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du spectacle
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(Porte-Folio)
LA CHASSE-GALERIE
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Textes
déjà parus portant sur la danse traditionnelle
(rédigés par Pierre Chartrand)
Sommaire
Du
set au cotillon...
(Petite introduction à la danse traditionnelle
québécoise et à ses genres...)
Origine du
set carré
La gigue québécoise
Les festivals du Canadien Pacifique dans
les années vingt
Le mouvement revivaliste depuis le début
du siècle
La promotion de la danse traditionnelle
québécoise
ou L'Apologie du swing
La danse en Nouvelle-France
Compte-rendus de livres sur la danse
Histoires
de bal. Vivre, représenter, recréer le bal.(Collectif,
Paris 1998)
Le domaine du rigodon : une province originale
de la danse.
Jean-Michel Guilcher, Grenoble, 1984
La danse traditionnelle en France.
D'une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste.
Guilcher (Yves), France, 1998
La Danse traditionnelle québécoise,
et sa musique daccompagnement, Simonne Voyer et Gynette
Tremblay, Québec, 2001.
Du set au cotillon...
(Petite introduction à la danse traditionnelle
québécoise et à ses genres...)
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo , en avril et juin 1997
Qui n'a pas un jour dansé son petit cotillon dans sa parenté,
ou ne s'est pas élancé dans un rigodon lors de la Saint-Jean
? Ayant tous en tête quelques noms de danses de chez nous, nous
n'en connaissons toutefois que rarement le contenu. Afin d'établir
cette " nomenclature " de la danse québécoise,
nous tiendrons compte de la forme de la danse (dispositif spatial et
structure chorégraphique) ainsi que de son origine et de son
développement historique. Rappelons qu'il est toujours difficile,
sinon illusoire, de vouloir établir des classifications en arts
et traditions populaires tant celles-ci produisent des variations multiples
sur un même thème, selon la région ou l'époque.
Comme
il ne s'agit que d'une " Petite introduction " nous avons
pris le parti de référer le lecteur aux ouvrages analysant
plus profondément chacun des genres présentés.
La contredanse
La contredanse ou contredanse anglaise comme on l'appelle parfois (1),
se danse sur deux fronts (au Québec) : une ligne de femmes faisant
face à une ligne d'hommes (2). Son appellation " d'anglaise "
n'est pas fortuite. Les contredanses du Québec tirent effectivement
leur origine des Îles britanniques (3). Bien que l'Italie de la
Renaissance ait expérimenté ce type de danse de figures,
c'est vraiment l'Angleterre du XVIIe siècle qui lui donne ses
lettres de noblesse (4). Son succès sera tel que la France ainsi
que quantité d'autre pays l'adopteront rapidement. Appelée
Country Dance dans son pays d'origine, la France l'adoptera dès
la fin du XVIIe siècle en francisant son appellation en " Contredanse "
(5). Les français composeront d'ailleurs quantité de contredanses
qui se diffuseront parallèlement aux anglaises. Notons en passant
que la danse sur deux fronts de la Nouvelle-Angleterre s'appelle Contradance,
anglicisation du mot contredanse...
Les contredanses du Québec sont la plupart du temps de forme
assez tardive (XIXe siècle), n'étant généralement
pas " progressives à 2, à 4, ou à 6 "
comme l'étaient leurs ancêtres des XVIIe et XVIIIe siècles.
Dans notre tradition, le premier couple exécute généralement
une série de figures qui se termine par le déplacement
de ce premier couple vers le bas de la danse, chacun des autres couples
ayant remonté d'une place. Les contredanses des XVIIe et XVIIe
s. faisaient plutôt remonter tous les couples pairs de place en
place vers le haut de la danse, tandis que les impairs descendaient
vers le bas.
Nos contredanses sont plutôt des adaptations écossaises
(ou irlandaises) de la contredanse anglaise, et sont souvent giguées,
ou comportent des pas plus sophistiqués que la simple marche.
Pensons à la Contredanse de Chicoutimi, au Spandy, à La
Belle Catherine...
Ce genre de danse se retrouve principalement dans l'Est de la province,
bien que son dispositif spatial sur deux fronts se soit imposé
à d'autres types de danses (ex.: les Brandys).
Le cotillon
En 1706, Raoul-Auger Feuillet publie, à Paris, un "branle
à quatre " (6), qu'il intitule "Le cotillon ",
et qui se danse sur une chanson à la mode : Ma commère
quand je danse / mon cotillon va-t-il bien ?... Le succès remporté
par cette nouvelle danse fera en sorte que le mot "cotillon "
désignera bientôt un genre de danse (7), et non plus une
danse en particulier.
Ce premier cotillon se dansait à deux couples se faisant face.
Le cotillon, comme genre, évoluera rapidement vers le carré
de quatre couples et conservera sa structure en rondeau, qui fait alterner
chaque figure avec un refrain. La suite de figures du cotillon québécois
est généralement de ce type :
(il peut y avoir une introduction précédant le refrain)Refrain
+ Étoile des Dames (ou moulinet)Refrain + Étoile des HommesRefrain
+ Ronde des DamesRefrain + Ronde des HommesRefrain + Chaîne ou
Chaîne du cotillon double
Bien qu'on puisse trouver des exceptions, le refrain se fera sur une
partie de la mélodie tandis que la figure sera exécutée
sur l'autre.
Le cotillon se retrouve surtout dans l'Est de la province, particulièrement
dans Charlevoix et le Saguenay, et en Gaspésie. Ajoutons qu'une
danse apparue au XIXe siècle, qui tient presque autant du jeu
que de la danse, portera aussi le nom de cotillon. Elle n'est cependant
aucunement reliée au cotillon du XVIIIe s. On utilise souvent
des objets divers pour danser ce nouveau cotillon, que ce soit un miroir,
un mouchoir, une canne, etc. L'article en question sert à désigner
le meneur de la danse qui a le champ libre, ou presque. Un exemple de
danse traditionnelle québécoise provenant du cotillon
XIXe s.? La Danse du Capitaine (Saguenay). On s'y tient en ronde et
celui qui porte la casquette va danser et giguer au centre, puis remet
sa casquette à un autre qui ira aussi danser au centre du cercle.
Le quadrille français et le quadrille anglais
Le quadrille arrive au Québec avec la fin des guerres napoléoniennes
(en 1815) (8), et n'est en fait qu'un pot-pourri de contredanses françaises
(ou cotillons), de la fin XVIIIe s. Au XVIIIe siècle, le mot
" quadrille " désignait une équipe
de danseurs de l'Opéra (comme dans "escadrille"). À
cette époque, le pot-pourri de contredanses pouvait faire succéder
jusqu'à neuf danses. Par la suite, on fixera leur nombre à
cinq ou six. Les 4 premières parties se fixeront dans l'ordre
suivant :
1ère : Le Pantalon ;
2e : L'Été ;
3e : La Poule ;
4e : La Pastourelle (aussi La Trénise).
Les 5e et 6e parties s'intituleront fréquemment La Galope ou
La Finale. Le Québec héritera de cette suite et la perpétuera
jusqu'à nous. Dans notre répertoire traditionnel, on distingue
le quadrille français du quadrille anglais, bien que ce premier
ait pu nous parvenir par le biais de maîtres à danser anglais
.
Dans un cahier manuscrit ayant appartenu à Mme P. Sheppard,
l'on retrouve en effet la notation de ce qui fut probablement un des
premiers quadrilles dansés au Bas-Canada, vers 1819-1820. Au
haut du document, on peut lire à gauche : "1st Quadrille
ever danced in Quebec " et à droite : " Payne's Quadrille "
La défaite de Waterloo passée, les échanges entre
la France et l'Angleterre reprendront de plus belle. Celle-ci lancera
alors son propre quadrille : le Quadrille des Lanciers. Bien que fortement
inspiré du modèle français, cette danse se distingue
principalement par sa cinquième figure, justement appelée
Lanciers. D'autres quadrilles québécois sont vraisemblablement
d'origine britannique : le Calédonia (Île d'Orléans)
et le Saratoga (probablement américain).
Le quadrille se danse aussi bien en carré de quatre couples,
qu'à huit couples, que sur deux fronts de couples se faisant
face. Cette dernière disposition a évidemment comme effet
d'éliminer les temps de pause des couples latéraux. Les
cinq ou six parties se dansent généralement sur des mélodies
différentes l'une de l'autre, avec arrêt musical entre
chacune d'elle. L'aire du quadrille s'étend, en gros, du comté
de Portneuf à l'embouchure du Saguenay, et, pour la Rive-Sud
du Saint-Laurent, de Lotbinière à la Gaspésie.
C'est donc essentiellement une danse de l'Est, bien qu'on en trouve
quelques traces ailleurs (Lanciers-Valsés à Montréal,
quadrille à Mascouche...).
Le Set carré
Aussi appelé " set callé " ou " danse
callée ", le set est le benjamin de notre tradition.
Arrivé récemment (fin du siècle dernier ou au début
de celui-ci) il a couvert presque tout le territoire, bien que certaines
régions lui aient toujours résisté (tel l'Île
d'Orléans) (9). Le set nous vient de nos voisins du Sud et est
immanquablement associé au " call ", d'invention
américaine lui aussi. Ce qui explique que nos calleurs traditionnels
callent surtout en anglais même s'ils sont, ainsi que l'ensemble
des danseurs, francophones. M. Ovila Légaré est vraisemblablement
le premier à vouloir franciser ces calls :
Je dois d'abord m'excuser auprès des autorités du
bon Parler Français pour les deux anglicismes : " SET "
et " CALLER ". J'ai consulté Harraps et
je n'ai pu trouver d'équivalent en français ; cependant,
j'en conclus que caller un set, en bon français, ce doit être
l' " Ordonnateur " de la figure de danse. Mais,
de toute façon, comme il s'agit de danses américaines
adaptées chez nous ; et comme, d'autre part, les mots " Sets "
et " Caller " sont tellement répandus dans
la province de Québec, je craindrais de ne pas attirer l'attention
des amateurs des danses carrées, si j'employais un autre terme.
(10)
Le set carré comporte généralement trois parties
(première partie, deuxième partie, et Breakdown). Cependant
il ne comporte souvent qu'une partie et qu'une finale (aussi appelée
parfois Coquette). Ces parties de set (sauf la finale) sont constituées
d'une figure centrale et d'une transition permettant à chaque
couple d'exécuter cette figure. Aussi, le Set se distingue principalement
des autres genres de danses traditionnelles par sa séquence de
figure (ou mode de progression). Le premier couple exécute " la
figure " avec le deuxième couple, puis avec le troisième,
finalement avec le quatrième. Vient ensuite la Transition. Ce
sera ensuite au tour du deuxième couple de faire " la
figure " avec le troisième couple, puis avec le quatrième,
puis avec le premier. Puisque que chaque couple accompli " la
figure " avec chacun des trois autres couples, cela nous donne
douze répétitions de " la figure ".
Le Set représente donc un fin mélange des danses " progressives
" (11) d'origine britannique, et de figures à la française
développées au XVIIIe siècle (12).
Le Reel
Avant d'être un genre musical, le reel est tout d'abord un type
de danse. Typiquement écossais, il remonte aussi loin que le
branle de la Hay, publié par Thoinot Arbeau en 1589 (13).
La figure de base des reels est le " Hey ", aussi
appelée " Figure eight " ou " Reel ".
Du Reel of Tulloch écossais au Reel à neuf du Québec
on retrouve ce trajet en forme de " 8 " qui peut
être exécuté par trois danseurs (ex. : Threesome
reel) ou trois groupes de danseurs (ex. : le Reel à neuf québécois),
ou même par quatre danseurs (ex. : Foursome reel), dans ce dernier
cas une boucle supplémentaire étant ajoutée au
" 8 ".
Le reel apparaît en Écosse au XVIIIe siècle (14).
À l'origine il ne se faisait qu'à trois danseurs, puis
vers la fin du siècle les formes à quatre font leur apparition.
Au XIXe siècle, des versions à 5, 6, ou 8 danseurs sont
mentionnées, mais aucune de celles-ci n'a persisté dans
la tradition écossaise (selon M et Mme Flett). Tous ces reels
consistent en une alternance de " setting " (pas
sur place) et de " figure eight " ou " reel ".
Notre littérature mentionne souvent ces reels à quatre
qui n'étaient guère plus pratiqués à l'époque
des premières collectes, sauf peut-être dans l'Est et surtout
dans les provinces Maritimes. Le reel, en adoptant la formation de la
contredanse, a cependant laissé une progéniture importante
dans les différents Brandys (généralement gigués)
qu'on retrouve dans plusieurs endroits de la province (15).
Reste finalement les autres formes de danse qui font figure d'exception
dans notre tradition : danse du barbier, ronde-chantée,
ronde-jeu, concours d'agilité et d'adresse (danse du balai par
exemple), et bien sûr la gigue, mais cela est une autre histoire...
par Pierre Chartrand
(1) le célèbre violoneux Louis Boudreault
(Chicoutimi) nommait la contredanse de sa région tout simplement
" l'anglaise
(2) La country dance, de l'Angleterre du XVIIe s., utilisait quant à
elle plusieurs types de formation : le carré, les deux fronts,
le cercle, deux couples face-à-face, etc...
(3) La danse traditionnelle dans l'Est du Canada, Quadrilles et cotillons.
VOYER Simonne, Presses de l'Université Laval, Québec,
1986, p.46.
(4) le premier manuel important, et disponible à tous, est le
fameux English Dancing Master , de l'éditeur John Playford,
Londres, 1651.
(5) La contredanse française et les renouvellements de la
danse française, GUILCHER Jean-Michel, ed. Mouton & Co.
Paris, 1969.
(6) qui n'a cependant rien à voir avec les branles en ronde si
populaires depuis le XVIe siècle.
(7) le terme de cotillon deviendra par la suite synonyme de "française"
(8) Voyer, op.cit.
(9)Voir les commentaires très instructifs
de Mme Georgianna Audet sur le sujet, dans le film " La révolution
du dansage " de la série " Le son des français
d'Amérique " d'André Gladu (1976).
(10) Sets «callés».
LÉGARÉ Ovila, Éditions A. Fassio, Lachute, Québec.
75 cents,
préface de Félix R. Bertrand, Copyright 1950, p.14.
(11) " progressives " dans le sens où les
couples " progressent " d'un couple à l'autre
en exécutant toujours la même figure.
(12) Pour plus de détails sur l'origine du set, voir : La
danse traditionnelle dans le Bas-Saint-François, LEGAULT
Normand et CHARTRAND Pierre, Mnémo, Drummondville, 1996. Voir
l'introduction : " Origine du set carré "
p.7-9
(13) Orchésographie, ARBEAU Thoinot, Langres, 1589, réédité
chez. Minkoff, Genève, 1972
(14) Traditional Dancing in Scotland, FLETT J.P. et T.M., Routledge
and Kegan Paul, Londres, 1964.
(15) Pour plus de détails sur l'évolution du Brandy, voir
: La gigue québécoise, CHARTRAND Pierre, AQLF,
Montréal, 1991 (vidéo-livret).
Sommaire
Origine du set carré
--> Le texte qui suit fut publié dans La danse traditionnelle
dans le Bas-Saint-François, Collection Traditions régionales,
Normand Legault et Pierre Chartrand, avec la collaboration de la Société
d'histoire de Drummondville, Drummondville (Québec), Éditions
Centre Mnémo, 1996, 150 p., plus de 200 illustrations de figures
de danse, 2 cartes, 25 photographies. Format 21.6 cm X 28 cm (8 1/2
X 11 pouces), 13$ CAN.
Le répertoire présenté dans ce volume se compose
presque essentiellement de "sets carrés" (1).
Absence totale de cotillons ou de quadrilles. Nous y retrouvons cependant
trois danses (Le Petit train de l'Avenir et de Durham-Sud, et En dessus,
en dessous de Sainte-Jeanne-d'Arc-de-Lefebvre) qui débutent en
carré pour se continuer en formation de contredanse. Celles-ci
ne sont cependant pas représentatives des "vraies"
contredanses que l'on trouve généralement au Québec.
(ex. : Spandy, Belle Catherine, etc...) (2)
Le set carré de la région se caractérise principalement
par :
1) sa formation (ou dispositif spatial) en carré de quatre couples,
qu'il partage cependant avec quantité de quadrilles ou de cotillons
;
2) ses figures, et surtout sa figure principale qui donne généralement
son nom à la danse ;
3) son déroulement, qui tient en partie de la danse "progressive"
sans être pour cela en colonne comme les contredanses.
Formation
Le dispositif en carré de quatre couples n'est pas propre qu'au
set carré. On le retrouve dans le quadrille et dans le cotillon,
aussi bien dans leur formes originales des XVIIIe siècle et XIXe
siècle, que dans leurs versions traditionnelles recueillies au
Québec. (3)
Figures
Les figures qui composent les danses de la région différencient
déjà un peu mieux le set carré du quadrille ou
du cotillon. Les figures observées sont de deux types : celles
provenant des quadrilles (et par delà des cotillons ou contredanses
françaises du XVIIIe siècle) et celles ayant des origines
anglo-saxonnes. La figure d'origine britannique est généralement
beaucoup plus fluide dans son parcours que la française. Cela
on le remarque dès le XVIIIe siècle, au moment où
la France importe les Country-dances d'Angleterre, puis commence à
en créer elle-même. Les figures composées en France
perdront souvent le dynamisme des parcours anglais, pour gagner en symétrie
et en ornementation des pas. Ainsi les figures principales de Ladies
around the ladies, gents around gents ou Three by three sont bien d'origine
anglo-saxonne, tandis que la Grande chaîne, les Promenades, ou
les Chaînes des dames sont plus représentatives de l'esprit
français.
Les sets décrits dans les pages qui suivent représentent
donc un fin mélange des deux genres de figures, les françaises
et les anglaises.
Déroulement
Bien que le quadrille, le cotillon ou le set se disposent en carré
de quatre couples, ce dernier est le seul à faire progresser
la figure de couple en couple. Ainsi, le premier couple (4) danse
avec le deuxième, puis avec le troisième, et termine avec
le quatrième. Tandis que dans le cotillon ou le quadrille, les
couples face-à-face (premier et troisième) exécutent
les figures pendant que les deux autres attendent leur tour. Les deux
couples de côté (deuxième et quatrième) exécutent
ensuite la même suite de mouvements. On passe alors à une
nouvelle figure. À l'opposé du set qui fait répéter
la même figure trois autres fois par le deuxième couple
(avec le troisième, le quatrième, puis le premier), puis
par le troisième, puis finalement par le quatrième. Le
Corps de la danse est donc répété douze fois dans
le set carré, tandis que les figures du quadrille et du cotillon
ne sont exécutées que deux fois, ou même qu'une
fois lorsqu'elles sont dansées en colonnes de couples (comme
dans Portneuf par exemple).
Origines du set carré
Nous avons vu que les figures du set carré prennent leurs sources
dans la danse française ou anglaise. Ce qui ne veut pas dire
que le set soit lui-même d'origine européenne. Au contraire,
tout semble indiquer que le set, tel qu'on le connaît au Québec,
provient plutôt des États-Unis.
Tout d'abord parce qu'on ne retrouve rien de similaire au set carré
en France ou dans les Îles britanniques, tandis qu'il est plus
que fréquent de trouver des squares américains semblables
à nos sets carrés. Aussi est-il nécessaire d'entrevoir
ce qu'on entend par "squares" chez nos voisins du Sud.
Les "squares" américains
Pour illustrer notre propos, nous prendrons deux exemples de collectes
effectuées, l'une dans le Missouri, l'autre en Virginie de l'Ouest
(en 1977-1978) (5). Les squares de ces deux régions sont
toujours callés, le calleur faisant souvent partie du set (6).
Dans ce cas, il y a donc autant de calleurs qu'il y a de sets. Mentionnons
aussi que l'appellation "squares" n'est pas uniquement réservée
aux danses ayant comme formation le carré de quatre couples.
Les danses de Virginie sont à nombre indéterminé
de couples, bien qu'un nombre pair soit nécessaire, tandis que
celles du Missouri sont toujours à quatre couples en carré.
Plusieurs figures de base se retrouvent cependant dans les deux régions.
Ces danses sont souvent constituées de trois figures (comme nos
trois parties de sets, ou nos trois "changes" ou "chaînes").
En fait, il s'agit toujours d'un cercle progressif (à quatre
couples ou plus) dans lequel le couple actif répète la
figure de base (relativement simple et courte) avec tous les couples
qu'il rencontre (le deuxième, le troisième, etc.). En
cela, ces danses correspondent tout à fait aux sets à
six, huit ou douze couples qu'on retrouve dans la vallée de l'Outaouais.
En Virginie, il est fréquent de changer de figure à chaque
nouveau couple actif ou même parfois à chaque nouveau couple
rencontré par le couple actif. Plusieurs figures composant ces
danses américaines ne nous sont pas étrangères
:
- l'Oiseau dans la cage (Bird in the Cage, Greenville (7), Missouri,
et New Creek, Virginie) ;
- les Mains blanches (Two Little Hobos, Greenville, Missouri) ;
- la Queue du loup (Wind Up the Grapevine, Greenville, Missouri) ;
- Coupez par six (Cut Away Six, Greenville, Missouri) ;
- Ladies around, gents don't go (pas de nom spécifique, New Creek
et Dunmore, Virginie) ;
- Dive for the Oyster (Greenville, Missouri, légèrement
différente de celle de l'Avenir) ;
- Four by four (Morgantown, Virginie, on utilise cette figure pour clôturer
le Corps de la danse) ;
La grande majorité de ces danses sont structurées de la
manière suivante : Introduction, Figure (ou Corps de la danse),
Break (Transition), Ending (Finale). Là encore, la similitude
avec le répertoire du Québec est évidente.
L'Introduction la plus fréquente pour les danses de Virginie
se compose de Demi-tours à gauche et à droite, de Swings
et de Promenades, tandis que celle du Missouri est invariablement constituée
de Demi-tours à gauche et à droite, Main gauche au coin
et Grande chaîne, Swing successif avec les quatre partenaires,
et Promenades. Ces Introductions sont encore là très similaires
sinon identiques à celles rencontrées au Québec.
Une importation récente
Lorsque l'on compare la formation, les figures et la finale, ainsi que
le déroulement de nos sets carrés avec ceux de plusieurs
squares américains, la filiation devient claire et évidente.
Dès 1940, Ovila Légaré mentionnait l'origine américaine
des sets carrés (8) :
"Mais, de toute façon, comme il s'agit de danses américaines
adaptées chez nous ;..." (p.4)
Cette remarque de M. Légaré fait suite à un exposé
concernant la traduction des termes "Set" et "Caller",
dont il ne retrouve évidemment pas d'équivalent en français
de chez nous. Faut-il rappeler que les calleurs traditionnels collectés
dans les années 1960 ou 1970 ne callaient pour la plupart qu'en
anglais ? Et cela même si les danseurs étaient francophones
!
Reste donc à connaître le moment de l'importation de ce
genre de danse au Québec.
Les premières mentions américaines du terme "Call"
datent approximativement de 1825 (9), bien que le call chanté
semble plutôt dater de la seconde partie du siècle (10).
Aux États-Unis comme chez-nous, c'est la contredanse (anglaise
ou française) qui semble occuper la scène jusqu'au début
du XIXe siècle. Le quadrille fera son apparition dans les années
1820, en même temps que sont adoptées chez nous des danses
d'origine britannique (reels et gigues). Rappelons que le quadrille
n'est en fait qu'un "pot-pourri" de figures de contredanses
françaises. C'est grâce à ces deux formes de la
contredanse (la française et l'anglaise) que le set carré
verra le jour.
La forme anglaise faisait partie du répertoire de la Nouvelle-Angleterre
depuis le début de la colonie, tandis que la française
s'y implanta suite aux intenses échanges franco-américains
ayant eu lieu surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
L'implication de la France dans la révolution américaine,
via La Fayette et les troupes de Rochambeau, est connue de tous. On
pourrait aussi ajouter que la nouvelle capitale (Washington) fut conçue
par l'architecte français Pierre L'Enfant. Concernant la danse,
on sait que quantité de maîtres à danser français
sillonnaient les routes du pays, diffusant ainsi les danses à
la mode dans leur pays d'origine, c'est-à-dire essentiellement
la contredanse et le cotillon. Selon M. Damon, le premier maître
à danser français dont on retrouve une trace s'appelait
Monsieur Sherlot, et semblait travailler dans la région de Boston,
quelques années avant la révolution. C'est surtout après
1776, puis suite à la guerre Anglo-américaine de 1812,
que les maîtres français afflueront, profitant du (léger)
phénomène de refus des danses anglaises au profit des
françaises.
Il fallut évidemment que ces danses, enseignées tout d'abord
à la noblesse et aux bourgeois, s'étendent au monde rural.
Il y aurait ici matière à une étude approfondie
des modes de diffusion du répertoire urbain et bourgeois vers
le monde rural. Étude qui, à notre connaissance, n'est
pas encore réalisée. On peut tout de même estimer
que le square américain date du milieu du XIXe siècle,
et que son implantation chez nous (sous la forme du set carré)
se situe dans la seconde moitié du XIXe siècle, sinon
vers la fin du siècle.
Que le set carré soit d'importation américaine, que ce
soit par ses figures, son déroulement ou son association obligéeau
call, semble assez clair. Plusieurs points concernant son origine et
son développement restent encore à élucider. Par
exemple :
· Le call et le set sont actuellement indissociables. En a-t-il
toujours été de même ? et pour quelles raisons ?
· Par quels moyens les cotillons français ont-ils gagné
les couches populaires aux États-Unis, et comment se sont-ils
fondus au répertoire anglo-saxon ?
· Et surtout, à quel moment exactement et de quelle manière
ces danses américaines ont-elles pris souches au Québec
?
Bien des questions qui sont loin d'être résolues. Pour
y répondre, il nous faudra découvrir d'autres sources
imprimées, comparer d'autres collectes en danse, mieux s'informer
des recherches de nos voisins du Sud, etc. Travail d'envergure, mais
essentiel lorsque l'on connaît la place prédominante du
set au Québec.
par Pierre Chartrand
Notes
1. Plusieurs appellations sont utilisées pour ce genre de danse
: danse callée, set callée, danse carrée et set
carré. Pris isolément, le mot "set" apparaît
dès le XVIIe siècle en Angleterre (dans "set and
turn"). Depuis cette époque il fut utilisé par les
Écossais, les Irlandais (ex. Kerry set), dans le cotillon ou
le quadrille (Paine's First set of Quadrilles). Au XIXe siècle
il devient surtout synonyme de "pot-pourri", "ensemble
de"...
2. Il ne s'agit pas de vraies "contredanses à quatre"
ou "à six" dans lesquelles les couples impairs progressent
de place en place en descendant la danse, tandis que les couples pairs
progressent en remontant la danse, mais plutôt de danses dans
lesquelles le premier couple se retrouve à la dernière
place une fois qu'il a exécuté la suite des figures de
la danse. Il s'ensuit qu'il n'y a qu'un couple actif à la fois
contrairement aux "vraies contredanses".
3. Pour une histoire détaillée de la contredanse française
au XVIIIe siècle, consulter La Contredanse et les renouvellements
de la danse française, Guilcher, Jean-Michel. Pour de plus amples
renseignements sur les quadrilles et cotillons au Québec consulter
La Danse traditionnelle dans l'est du Canada, Quadrilles et cotillons.
Voyer, Simonne.
4. Les couples sont numérotés de un à quatre dans
le sens inverse des aiguilles de la montre. Pour plus de détails,
voir le chapitre "Formation" de "La danse traditionnelle
dans le Bas-Saint-François".
5. West Virginia Squares Dances, Dalsemer, Robert G., et Traditional
Dance in Missouri, Volume one, Southern Missouri Jig Dancing, Lippincot,
Peter and Marget.
6. Une danse est callée lorsqu'un individu annonce les figures,
qu'il fasse ou non partie de la danse.
7. La version de Greenville correspond en fait à notre Set à
crochet.
8. Sets callés (danses carrées), Légaré,
Ovila.
9. Travel through north America, During the Years 1825-1828, Bernard,
Duc de Saxe-Weimar-Eisenach. Concernant un bal ayant eu lieu à
Columbia (Caroline du Sud) dans lequel les figures étaient callées
par un violoneux.
10. Pour plus d'informations concernant l'histoire du call et de la
danse traditionnelle américaine en général, consulter
The History of Square-dancing, Damon, S. Foster
Sommaire
La gigue québécoise
--> Article parue dans la revue Cap-aux-diamants,
automne 2001
Depuis plusieurs années, la gigue est en plein regain de popularité,
portée, entre autres, par la vague d'enthousiasme suscité
par les grands spectacles de gigue irlandaise tels que Riverdance ou
Lord of the Dance.
On entend parler de danse "percussive" dès la Renaissance
(Canaries, Mauresques). Plus près de nous, disons au XIXe siècle,
on observe (en Occident) deux branches de la danse percussive : la lignée
espagnole et l'autre britannique. Le flamenco aura sa descendance au
Nouveau-Monde (Mexique, Argentine...) avec les zapateados, les zapateos,...
tandis que le step-dancing irlandais ou écossais, ainsi que le
clogging anglais, s'implanteront en Amérique du Nord. Ils deviendront
tap-dancing en se fusionnant à la culture noire américaine
ou resteront clogging chez les blancs. Le Québec n'y échappera
pas. La gigue s'installera chez nous à la suite des grandes vagues
d'immigration irlandaise du milieu XIXe siècle. Les échanges
entre les deux cultures seront importants. Notre musique et notre danse
traditionnelles le démontrent clairement. La place de la communauté
écossaise n'est pas à dédaigner : quantité
de nos danses (spandy, brandy...) sont clairement identifiées
comme étant d'origine écossaise et notre gigue a d'énormes
similitudes avec celle des Lowlands.
Toutes les régions du Québec n'ont cependant pas la même
pratique de la gigue. Par exemple, le 6/8 (jig) et la clog (2/2) se
dansent presque uniquement dans l'Outaouais, tandis que la région
montréalaise a conservé la valse-clog (3/4) qui lui vient
de sa forte population anglaise au siècle dernier. On la tient
d'ailleurs du célèbre violoneux Jean Carignan. Mais le
Québec, et les Canadiens français (ainsi que les Métis
de l'Ouest), se distinguent du reste de l'Amérique et des îles
Britanniques par le 3/2. La célèbre grande gigue simple,
le brandy (danse giguée) et les multiples grondeuses sont toutes
des mélodies à trois temps (à division binaire)
qui furent longtemps la spécificité des francophones d'Amérique.
Ces mélodies (et les pas associés) nous sont vraisemblablement
venues des îles Britanniques (certaines d'Écosse) et ont
été conservées chez nous, tandis qu'elles disparaissaient
dans leur contrée d'origine. Depuis quelques décennies,
ces 3/2 cèdent peu à peu la place au reel (2/4), le genre
le plus répandu à travers le Québec et l'Amérique
en entier. Sous toutes ses formes, la gigue exerce une fascination peu
commune sur nous; par sa virtuosité, son accord parfait à
la musique, la finesse de ses mouvements et l'énergie qu'elle
déploie. Elle représente en quelque sorte la quintessence
de notre danse traditionnelle.
par Pierre Chartrand
Pour en savoir plus :
1. Bulletin Mnémo : www.mnemo.qc.ca
2. Routledge and Keegan Paul. Traditional dancing in Scotland. J.P.
& T.M. Fleet. Londres, 1964. Particulièrement pour l'annexe
Dancing in Cape Breton Island, Nova Scotia, par F. Rhodes.
3. Pierre Chartrand. La gigue québécoise. Montréal,
1991, (chez l'auteur). Vidéolivret.
Sommaire
Les festivals du Canadien
Pacifique dans les années vingt.
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, juin 1998
La majorité d'entre nous sommes des " produits " de
la vague " folk " des années soixante-dix (à
moins, bien sûr, que nous ne soyons porteurs de tradition). Et
bien que nous sachions que le monde n'a pas commencé avec nous,
nous oublions trop facilement que le " revival " de la danse
et de la musique traditionnelles date du début du siècle.
C'est pourquoi nous vous proposerons, dans les numéros qui viennent,
des articles décrivant différentes facettes du renouveau
des traditions chantées, dansées et musicales qui eurent
lieu depuis près d'un siècle, particulièrement
en milieu urbain.
Pour ce premier article, nous vous présentons la série
des festivals organisée par le Canadien Pacifique, dans les années
1927-1930.
Les organisateurs
Certains pourront s'étonner qu'une compagnie de chemin de fer
se soit tant investie dans l'organisation de festivals portant sur les
traditions. Ce serait oublier que le Canada d'alors était encore
à la recherche d'immigrants pour peupler les vastes contrées
de l'Ouest. John Murray Gibbon, un des fondateurs de ces festivals,
était d'ailleurs le chef du département de la " propagande
" du CP en Europe (en 1907). Il immigra au Canada en 1913, et poursuivit
sa tâche au pays même.
Mais, drôle de hasard, Gibbon avait fait ses études à
Oxford, qui plus est en archéologie, et avait ainsi rencontré
Marius Barbeau, qui y rédigeait sa thèse sur les amérindiens
de la Colombie-Britannique. Celui-ci, aidé de Conrad Gauthier,
organisait déjà des événements urbains tel
les Veillées du bon vieux temps, qui débutèrent
à la Bibliothèque Saint-Sulpice (1) le 18 mars 1918. C'est
Barbeau qui intéressera Gibbon au " revival " de la
chanson et de la danse qui avait cours en Angleterre (2), mouvement
qui semble avoir inspiré les organisateurs des festivals du CP.
En 1920, Charles Marchand (3) s'ajoutera au duo, travaillant surtout
avec Barbeau à l'organisation du festival se tenant à
Québec.
Les Festivals du Canadien Pacifique
Ces festivals servaient, entre autres, à promouvoir l'idée
de la " diversité canadienne ". Chaque communauté
culturelle s'est ainsi vu attribuée (à la longue) son
festival. On y présente beaucoup de chansons et de musique, mais
aussi de l'artisanat. Voici la liste des festivals avec leur éditions
successives :
1927
Festival de la Chanson et des Métiers du Terroir (Château
Frontenac, Québec)
Highland Gathering and Scottish Music Festival (Banff Springs Hotel)
1928
les 2 mêmes plus le European ethnic festival : New Canadian Folk
Song and Handicraft Festival (Winnipeg)
1929
Festival de Québec annulé (décès de Charles
Marchand)
Highland Gathering and Scottish Music Festival (Banff Springs Hotel)
European ethnic festival : sous le nouveau nom de : Great West Canadian
Folk-Song, Folk-Dance and Handicraft Festival (Regina)
Sea Music Festival (Vancou-ver)
Old English Yuletide Festival (Victoria)
1930
Festival de la Chanson et des Métiers du Terroir (Château
Frontenac, Québec)
Highland Gathering and Scottish Music Festival (Banff Springs hotel)
New Canadian Festival (Winnipeg)
Sea Music Festival (Victoria)
English Music Festival (Toronto)
On voit clairement à quel public s'adresse ces événements.
Ils se tiennent dans les grands hôtels du CP (le Château
Frontenac, le Banff Springs Hotel...) et touchent ainsi la classe bourgeoise
d'alors, qu'elle soit du pays ou en visite touristique.
En regardant de plus près la programmation offerte aux différentes
éditions du Festival de la Chanson et des Métiers du Terroir
(Québec), on s'étonne de voir se côtoyer des artistes
académiques avec certains porteurs de tradition. On y présente
principalement des chansons collectées par Barbeau ou Gagnon
(4). Ce répertoire est interprété par des chanteurs
académiques :
· Rodolphe Plamodon (qui a étudié la musique médiévale
avec Vincent D'Indy) chantera des chansons des 12-13e siècle
accompagné du Hart House Quartet
· Léon Routhier du Métropolitan Opera, Cedia Brault,
mezzo-soprano du Manhattan Opera Company, et Wilfrid-Pelletier, déjà
chef d'orchestre au Metropolitan Opera de New-York, etc.
À cela se mêle des groupes plus près de la tradition
: Les Troubadours de Bytown avec Charles Marchand, Émile Boucher,
Fortunat Champagne, Miville Belleau, accompagné par Louis Bédard.
On y retrouve aussi quelques chanteurs, musiciens ou danseurs traditionnels
(qui ne sont d'ailleurs guère présentés dans le
programme, contrairement aux chanteurs ou musiciens de formation académique).
D'autre part, la danse est pratiquement absente des premières
programmations. On présente tout de même des rondes enfantines
collectées par un français (A. Gauvin) au Couvent des
Ursulines de Québec... On n'y trouve qu'une mention de gigueur
(dans le festival de 1927) : M. Jacques Garneau (champion danseur) accompagné
au violon par Johnny Boivin, interprétant " La gigue de
l'aveugle " (gigue simple). M. Boivin présente d'ailleurs
sa pièce de la manière suivante : " Cette gigue nous
a été transmise absolument défigurée après
avoir été enseignée de violoneux à violoneux
pendant de longues années. Ce morceau allait se perdre entièrement
quand je l'ai recomposé suivant la tradition originale ".
On voit donc qu'un certain discours " ethnographique " propre
au revivalisme est d'ores et déjà assimilé par
des porteurs de traditions... (à suivre)
par Pierre Chartrand
1. l'actuelle Bibliothèque nationale, sur la
rue Saint-Denis, à Montréal.
2. dont Cecil Sharp se révélera être un chef de
file
3. Charles Marchand était dessinateur pour le gouvernement fédéral
jusqu'en 1920, puis décida de se vouer entièrement à
la chanson.
4. Ernest Gagnon avait déjà publié " Chansons
populaires du Canada " en 1865, avec au moins 8 rééditions.
Sommaire
Le mouvement revivaliste depuis le début
du siècle
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, mars1999
Le 18 mars 1918, Conrad Gauthier et Marius Barbeau organisaient déjà
les Veillées du Bon vieux temps à la Bibliothèque
Saint-Sulpice (1) d'abord, puis au Monument National ensuite. En 1922,
E.Z. Massicotte lance les Soirées de famille (également
au Monument National) dans lesquelles on retrouve, entre autres, Ovila
Légaré comme câlleur.
C'est dans cette vague d'intérêt pour nos arts populaires
qu'apparurent les Festivals des métiers du terroir (1927, 1928,
1930), organisés aussi par M. Barbeau, accompagné de Charles
Marchand et de John Murray Gibbons. Ce festival faisait partie d'une
série d'événements conçus par le CP (Canadien
Pacifique) et se tenait dans les grands hôtels de la compagnie
ferroviaire (Banff, Regina, Québec...) (2).
Les années 1930-1950
C'est à la même époque qu'apparaissent les émissions
de radio diffusant de la musique et de la chanson traditionnelles. Dès
1929, la station CKAC (Montréal) présente régulièrement
Conrad Gauthier, Donat Lafleur, Isidore Soucy... En 1931, CKAC et CFCF,
diffuseront les Veillées canadiennes avec, entre autres, Alfred
Montmarquette, Adélard Saint-Jean, Eugène Daignault...
Le cas des Montagnards Laurentiens demeure le plus bel exemple de l'impact
qu'on put avoir ces émissions sur la population. La station CHRC
de Québec les programmait les samedis soirs, de 18h à
19h, puis de 21h à 22h . CKAC se mêla de la partie à
la fin des années 40. C'est ainsi que les Montagnards Laurentiens
tinrent les ondes près de 20 ans (1934-1951). Leur cote d'écoute
avoisinait les 75 %, dépassant parfois la Soirée du Hockey.
Pendant la guerre, on pouvait capter l'émission sur ondes courtes
de Québec à Halifax, et même en Allemagne pour nos
soldats partis là-bas.
Plusieurs de ces émissions eurent un impact notoire sur la pratique
de la danse au Québec. En effet, des stations engagèrent
des câlleurs pour les veillées diffusées le samedi
soir. Ainsi CHRC publie Danses Carrées (vers 1945), présentant
les figures câllées par Jos Miller lors des émissions.
Ovila Légaré fera de même en 1950 (Sets câllés),
ainsi que Pierre Daignault en 1964, avec son "En place pour un
set".
Ces "cahiers de câlls", présentant des figures
de sets carrés, visent à faciliter la tâche aux
auditeurs qui voudraient danser dans leur cuisine au son du câll
radiodiffusé. La radio prenait ainsi le relais du violoneux et
du câlleur du village. Cela eut comme effet de propulser le set
carré à l'avant-scène, au détriment des
autres genres de danses (3) (quadrille, cotillon, contredanse). On produisait
aussi des disques de "danses câllées", comme
celui d'Ovila Légaré avec Les Princes du folklore (1959).
Le succès des salles de bals urbains vint également avec
l'Après-guerre. C'est ainsi qu'on retrouvait Philippe Bruneau,
Ovila Légaré, Andy Desjarlis au Café Mocambo, à
la fin des années cinquante, tandis que la Salle Saint-André
"roulait" depuis une bonne dizaine d'années. Il en
allait de même avec les salles du Trinidad Ballroom et du Casa
Loma, pour ne nommer que celles de Montréal.
À la même époque les mouvements JÉC (4)
"récupèrent" la danse traditionnelle à
des fins éducatives. Cette pratique est principalement orientée
vers la classe étudiante relativement aisée, mêlant
"folklore international" au répertoire d'ici. Les groupes
folkloriques, principalement voués au spectacle naîtront
aussi durant cette période.
L'Orde de bon temps, fondé en 1946, apparaît comme chef
de file de ce mouvement dirigé (entre autres) par le père
Ambroise Lafortune. Le regroupement avait comme objectif de divertir
la jeunesse, en leur présentant des activités socio-culturelles
regroupant pour la première fois garçons et filles. Parmi
quantité de personnes associées à ce mouvement
nous retrouvons Michel Cartier (5) et Grégoire Marcil. L'Ordre
de bon temps sera par la suite remplacé par La Fédération
folklorique du Québec, puis par la Fédération Loisir-danse
Québec. Celle-ci organisera d'ailleurs d'importants stages de
formation tout le long des années '70 et début '80.
Dans la même foulée, et suite à la création
des Archives de folklore de l'Université Laval, Mme Simonne Voyer
(sous l'invite de M. Luc Lacourcière) commence à recueillir
des danses dans l'est de la province, ainsi qu'en Acadie. Rappelons
que Mme Voyer revenait de l'Université Columbia où elle
avait obtenu en 1949 sa maîtrise double en éducation physique
et en danse. Elle fondera également le groupe Les folkloristes
du Québec en 1951, suite encore à une invitation de M.
Lacourcière et de Madeleine Doyon (6). Les recherches de Mme
Voyer sont d'une importance capitale puisqu'elle nous a donné
les premières descriptions précises et fondées
portant sur des danses traditionnelles de chez nous.
Les années 50-60 seront ainsi fort importantes pour la connaissance
de notre répertoire traditionnel. La danse traditionnelle, se
perpétuant encore dans bien des régions, devient alors
objet d'étude et de cueillette ethnographiques.
Les années soixante-dix
Puis viendront les années soixante-dix, le réveil nationaliste,
et l'engouement pour les traditions populaires l'accompagnant. Il y
eut la Veillée des veillées, Les Veillées à
tout l'monde au Pavillon Latourelle (Palestre Nationale)... En même
temps qu'on produisait plein de documents sur des musiciens traditionnels
(collections discographiques du Tamanoir et Philo, la série de
films "Le son des français d'Amérique"...) se
créait quantité de nouveaux groupes de musique (La Bottine
souriante, Ruine-Babine, Barde...).
En 1977, Jean Trudel écrivait :
"Un fait est intéressant à constater : c'est celui
de la grande vigueur que connaît actuellement la musique traditionnelle.
Plusieurs raisons expliquent ce fait : la grande vogue qui existe depuis
quelques années pour tout ce qui touche à l'histoire et
au patrimoine [...] S'il y a un retour marqué vers la musique
traditionnelle aujourd'hui et de la part de la jeune génération
c'est qu'elle commençait à sentir une perte de la vie,
elle qui depuis les années 1960 a été continuellement
déracinée [...] c'est cette même jeunesse donc,
qui reprend à son compte la vie intime authentique et sans artifice
de la collectivité dans laquelle elle se trouve. Il ne faut donc
pas s'étonner que sa musique serve de base en même temps
que de tremplin à une nouvelle vie musicale adaptée à
ce que nous sommes" (7)
Le propre du mouvement "folk" des années soixante-dix
était aussi de permettre aux gens de se ré-approprier
ces modes d'expression traditionnels, de réagir contre la "mise
en spectacle" excessive de notre société. La veillée
traditionnelle urbaine prit alors un essor important. La jeune génération,
qui n'avait pas fréquenté le Trinidad ou le Mocambo, prenait
contact avec la musique et la danse de chez nous.
Cette nouvelle vision plutôt axée sur la participation,
était en réaction au mouvement folklorique principalement
orienté vers le spectaculaire. L'appellation de " danse
(ou musique) traditionnelle" sera là pour signifier cette
nouvelle vision.
On connaît la suite. La perte de vitesse du mouvement nationaliste
ainsi que d'autres facteurs firent que les danses et musiques traditionnelles
n'étaient guère à la mode durant les années
'80.
On observe aujourd'hui, et cela depuis quelques années, un regain
d'intérêt pour notre patrimoine dansé et musical,
regain particulièrement porté par la jeune génération
qui "reprend le flambeau folk".
par Pierre Chartrand
Notes
1. l'actuelle Bibliothèque nationale : 1700,
rue Saint-Denis, Montréal.
2. pour plus de détails sur le revival des années '20
voir Chartrand Pierre, Les festivals du Canadien Pacifique dans les
années vingt, Bulletin Mnémo, vol.3, n° 1, Centre
Mnémo, 1998, Drummondville.
3. le set est en fait la seule danse traditionnellement câllée
au Québec. D'accès facile, il s'adaptait parfaitement
au nouveau média qu'était la radio.
4. "Jeunesse étudiante catholique".
5. qui fondera l'Ensemble des Feux-Follets.
6. il s'agissait en fait de créer un groupe pour les fêtes
entourant le centenaire de l'Université Laval qui aurait lieu
l'année suivante (1952).
7. La musique traditionnelle au Québec, dans la revue
Possibles, vol. I, n° 3-4, printemps-été, 1977, Montréal,
pp.165-197.
Sommaire
La promotion de la danse traditionnelle québécoise
ou L'Apologie du swing
--> N.B. : Article paru dans la revue L'Action
nationale, en novembre 1998. Celui-ci reprend plusieurs
points des articles ci-dessus portant sur le revivalisme .
«Cétait le temps où
la danse était le plus expressif des langages, cest-à-dire
spectacle pour les danseurs et connaissance deux-mêmes
par apaisement deux-mêmes. Le roi était dans
la danse, et chacun était roi. Maintenant le roi est dans
son fauteuil et paie pour quon lamuse ; la danse est
vendue.»
(Journal, 25 septembre 1933)Alain, Propos d'Alain, Paris,
La Pléiade, Ed. Gallimard, 1956, p.1178
Le swing, condensé de la valse, est en fait le «mantra»
de la danse traditionnelle québécoise. On pourrait presque
le considérer comme préambule, ou prétexte, à
toutes nos danses de figures. Comme le disait un vieux danseur du Bas-du-Fleuve
: «Moi, la seule chose qui m'intéresse, c'est de virer
»
En plus de cette orientation fort prononcée pour le swing, nos
quadrilles, cotillons et sets carrés représentent un art
consommé de la rencontre de l'autre. Surtout le quadrille, qui,
de sa 1ère à sa 5e ou 6e partie, ne cesse de multiplier
les échanges avec le couple d'en face, puis avec l'ensemble des
couples (Galope ou Bistringue). On s'aperçoit alors que chaque
figure a sa propre personnalité : le swing est sensuel et quelque
peu fantasque, la Chaîne des Dames est affable et courtoise, la
Grande chaîne, grégaire et festive. En ce sens, le quadrille
est l'école de la civilité, de la courtoisie, sinon de
la séduction. Et le swing en est l'apothéose, le but ultime,
le plaisir extrême, toujours renouvelé. Bien «virer»
c'est être à l'écoute de l'autre. C'est ajuster
notre maintien à celui de notre partenaire, rapprocher nos épaules,
ré-enligner le bassin, trouver la position idéale qui
permette l'envol, de soi et de l'autre. Le swing est le révélateur
ultime du danseur et de la danseuse. «Montre-moi comment tu swingnes,
je te dirai qui tu es». De là à dire que la danse
traditionnelle est chose essentielle à la culture d'un peuple,
il n'y a qu'un (léger) pas.
C'est pourquoi la SPDTQ se voue depuis plus de 17 ans à la promotion
de la civilité et de l'évasion, de la danse donc. Se lancer
dans une danse «sociale» tel le quadrille ou le set, c'est
exprimer son accord au groupe, c'est accepter des règles communes
à tous, tout en gardant son espace de liberté et d'évasion
(encore le swing). C'est s'assurer, et se répéter, que
l'individualisation de notre société n'est pas irrémédiable,
que la conscience sociale n'est pas disparue avec les annonciateurs
de la «fin de l'histoire».
La SPDTQ et le «revivalisme»
depuis les années vingt
Les années vingt
La SPDTQ se situe pleinement dans la lignée des grands mouvements
«revivalistes» de notre siècle. Le 18 mars 1918,
Conrad Gauthier et Marius Barbeau organisaient déjà les
«Veillées du Bon vieux temps » à la Bibliothèque
Saint-Sulpice d'abord, puis au Monument National ensuite. En 1922, E.Z.
Massicotte lance les «Soirées de famille» (également
au Monument National) dans lesquelles on retrouve, entre autres, Ovila
Légaré comme câlleur.
C'est dans cette vague d'intérêt pour nos arts populaires
qu'apparurent les «Festivals des métiers du terroir»
(1927, 1828, 1930), organisés aussi par M. Barbeau, accompagné
de Charles Marchand et de John Murray Gibbons. Ce festival faisait partie
d'une série d'événements conçus par le CP
(Canadien Pacifique) et se tenait dans les grands hôtels de la
compagnie ferroviaire (Banff, Regina, Québec...).
On y présentait aussi bien le chanteur traditionnel que l'interprète
fraîchement émoulu du conservatoire. Le répertoire,
provenant presque essentiellement des collectes d'Ernest Gagnon et de
Marius Barbeau, était souvent chanté par des chanteurs
académiques. Ainsi Rodolphe Plamondon (qui a étudié
la musique médiévale avec Vincent DIndy) chantera
des chansons des XII et XIIIe siècles, accompagné du Hart
House Quartet. On y retrouvera aussi Léon Routhier du Métropolitan
Opera, Cedia Brault, mezzo-soprano du Manhattan Opera Company, et Wilfrid-Pelletier,
déjà chef dorchestre au Metropolitan Opera de New-York,
etc. À cela se mêlent des groupes plus près de la
tradition : Les Troubadours de Bytown avec Charles Marchand, Émile
Boucher, Fortunat Champagne, Miville Belleau, accompagnés par
Louis Bédard. On trouve finalement quelques chanteurs musiciens
ou danseurs traditionnels (quon ne présente pas ou peu,
contrairement aux chanteurs ou musiciens de formation classique).
Cela avait somme toute une allure assez «académique»
et restait principalement orienté vers le spectacle, sans aucun
bal populaire.
Les années 1930-1950
C'est à la même époque qu'apparaissent les émissions
de radios diffusant de la musique et de la chanson traditionnelles.
Dès 1929, la station CKAC (Montréal) présente régulièrement
Conrad Gauthier, Donat Lafleur, Isidore Soucy... En 1931, CKAC et CFCF,
diffuseront les «Veillées canadiennes» avec, entre
autres, Alfred Montmarquette, Adélard Saint-Jean, Eugène
Daignault... Le cas des «Montagnards Laurentiens» demeure
le plus bel exemple de l'impact qu'on put avoir ces émissions
sur la population. La station CHRC de Québec les programmait
les samedis soirs, de 18h à 19h, puis de 21h à 22h . CKAC
se mêla de la partie à la fin des années 40. C'est
ainsi que les Montagnards Laurentiens tinrent les ondes près
de 20 ans (1934-1951). Leur cote découte avoisinait les
75%, dépassant parfois la Soirée du Hockey. Pendant la
guerre, on pouvait capter lémission sur ondes courtes de
Québec à Halifax, et même en Allemagne pour nos
soldats partis là-bas.
Plusieurs de ces émissions eurent un impact notoire sur la pratique
de la danse au Québec. En effet, des stations engagèrent
des câlleurs pour les veillées diffusées le samedi
soir. Ainsi CHRC publie «Danses Carrées» (vers 1945),
présentant les figures câllées par Jos Miller lors
des émissions. Ovila Légaré fera de même
en 1950 («Sets callés»), ainsi que Pierre Daignault
en 1964, avec son «En place pour un set».
Ces «cahiers de câlls» présentant les figures
de sets carrés visent à faciliter la tâche aux auditeurs
qui voudraient danser dans leur cuisine au son du câll radiodiffusé.
La radio prenait ainsi le relais du violoneux et du câlleur du
village. Cela eu comme effet de propulser le set carré à
l'avant-scène, au détriment des autres genres de danses
(quadrille, cotillon, contredanse). On produisait aussi des disques
de «danses câllées», comme celui d'Ovila Légaré
avec Les Princes du folklore (1959).
Le succès des salles de bals urbains vint également avec
l'Après-guerre. C'est ainsi qu'on retrouvait Philippe Bruneau,
Ovila Légaré, Andy Desjarlis au Café Mocambo, à
la fin des années cinquante, tandis que la Salle Saint-André
«roulait» depuis une bonne dizaine d'années. Il en
allait de même avec les salles du Trinidad Ballroom et du Casa
Loma, pour ne nommer que celles de Montréal.
C'est aussi à cette époque que le mouvement des JÉC
(Jeunesses étudiantes catholiques) récupère la
danse traditionnelle à des fins éducatives. Cette pratique
est principalement orientée vers la classe étudiante relativement
aisée, mêlant «folklore international» au répertoire
d'ici. Les groupes folkloriques, principalement voués au spectacle
naîtront aussi durant cette période.
Dans la même foulée, et suite à la création
des Archives de folklore de l'Université Laval, Mme Simonne Voyer
(sous l'invite de M Luc Lacoursière) commence à recueillir
des danses dans l'est de la province, ainsi qu'en Acadie. Les années
50-60 seront ainsi fort importantes pour la connaissance de notre répertoire
traditionnel. La danse traditionnelle, se perpétuant encore dans
bien des régions, devient alors sujet d'étude et de cueillette
ethnographique.
Les années soixante-dix
L'aliénation du spectateur au profit de
l'objet contemplé (...) s'exprime ainsi ; plus il contemple,
moins il vit, plus il accepte de se reconnaître dans les images
dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son
propre désir. L'extériorité du spectacle par
rapport à l'homme apparaît en ce que ses propres gestes
ne sont plus à lui-même, mais à un autre qui
les représente.
Guy Debord,
La société du spectacle,
Paris, Champ libre, 1983, p.21
Puis viendront les années soixante-dix, le réveil nationaliste,
et l'engouement pour les traditions populaires l'accompagnant. Il y
eut la Veillée des veillées, Les Veillées à
tout l'monde au Pavillon Latourelle (Palestre Nationale)... En même
temps qu'on produisait plein de documents sur des musiciens traditionnels
(collections discographiques du Tamanoir et Philo, la série de
films «Le son des français d'Amérique»...)
se créait quantité de nouveaux groupes de musique (La
Bottine souriante, Ruine-Babine, Barde...).
En 1977, Jean Trudel écrivait ainsi :
«Un fait est intéressant à constater : c'est celui
de la grande vigueur que connaît actuellement la musique traditionnelle.
Plusieurs raisons expliquent ce fait : la grande vogue qui existe depuis
quelques années pour tout ce qui touche à l'histoire et
au patrimoine [...] S'il y a un retour marquée vers la musique
traditionnelle aujourd'hui et de la part de la jeune génération
c'est qu'elle commençait à sentir une perte de la vie,
elle qui depuis les années 1960 a été continuellement
déracinée [...] c'est cette même jeunesse donc,
qui reprend à son compte la vie intime authentique et sans artifice
de la collectivité dans laquelle elle se trouve. Il ne faut donc
pas s'étonner que sa musique serve de base en même temps
que de tremplin à une nouvelle vie musicale adaptée à
ce que nous sommes. »
Le propre du mouvement «folk» des années soixante-dix
était aussi de permettre aux gens de se ré-approprier
ces modes d'expression traditionnels, de réagir contre la «mise
en spectacle» excessive de notre société. La veillée
traditionnelle urbaine prit alors un essor important. Et voilà
qu'un groupe de chanteuses et chanteurs (appelé Les chanteux)
pris la décision de fonder Les Veillées du Plateau, puis
la Société pour promotion de la danse traditionnelle québécoise,
au moment d'ailleurs où le mouvement commençait à
s'essouffler. Depuis, la SPDTQ poursuit l'effort de sensibilisation
de la population à sa culture traditionnelle, continuant ainsi
l'action entreprise par les V. Morin, M. Barbeau, O. Légaré...
et cela depuis le début du siècle.
La SPDTQ aujourd'hui
La danse..., ce serait donc la plus ancienne conversation, celle qui
n'exprime rien qu'elle-même. Nous sommes en conversation et nous
nous disons ceci, que nous sommes en conversation. C'est bien plus qu'exprimer
une chose ou une autre ; c'est exprimer l'homme à l'homme.Alain,
Vingt leçons sur les beaux-arts, in Les arts et le dieux, Paris,
Gallimard, Bibliothèque de la Pleiade, n: 129, p.497
L'activité fondatrice de la Société fut donc les
Veillées du Plateau. En 1986 naissait le premier camp de formation
Danse-Neige, qui, lui aussi, prenait le relais des grands stages de
danse et de musique disparus au début des années quatre-vingt.
La Société pour la promotion de la danse traditionnelle
québécoise s'affirmait déjà comme un des
chefs de file dans le domaine. Le festival La grande rencontre s'ajoutera
aux activités de la Société en 1992, et deviendra
LE festival «folk» de Montréal. Finalement, depuis
l'hiver dernier, la SPDTQ a mis sur pied l'École des arts de
la veillée, ajoutant ainsi une autre pierre à cet édifice
entièrement voué à la diffusion de notre culture
traditionnelle.
La fondation de cette École survient d'ailleurs au moment même
où, vingt ans plus tard après la fondation de la SPDTQ,
apparaît un regain d'intérêt pour les arts traditionnels.
La SPDTQ est donc plus que fière d'avoir assumé le relais
et la continuité pendant cette période creuse que furent
les années 85-95.
Tout cela pour le swing. Pour permettre au plus grand nombre de renouer
avec, bien sûr, sa culture populaire, mais aussi, et peut-être
surtout, de redécouvrir cet immense plaisir du swing et de la
danse partagée. Une fois les discours récités et
les proclamations faites, reste toujours cet ineffable plaisir de la
danse et de la musique, qui persiste et s'impose, avant et après
les énoncés cherchant à les circonscrire.
Le danseur est souvent dans la position du cuisinier qui trouve souvent
faibles les mots et circonvolutions décrivant ses mets et sa
pratique. C'est en «virant» qu'on découvre et redécouvre
le sens et l'importance de la danse dans notre vie, et qu'on conçoit
la place que cet art pouvait prendre dans le quotidien de nos ancêtres.
Cette danse qui reste un des meilleurs antidotes à la sur-médiatisation
de notre société, à la transposition sans cesse
accrue vers la scène et l'écran. Art sans instrument autre
que le corps, il exige une implication totale, sans fuite possible dans
le virtuel, toujours à recommencer à chaque corps rencontré.
Et on en vient à se souvenir d'un swing comme d'autre se souviennent
d'un sourire, d'un visage, d'un profil...
Pierre Chartrand
Vice-présidentSPDTQ
Sommaire
40) La danse en Nouvelle-France
Que dansait-on en Nouvelle-France, à Québec, à Montréal,
à Trois-Rivières? De quelle manière se déroulaient
les bals de l'Intendant Bigot (1) ou de Mme De Bégon (2), et quel
type de société rejoignaient-ils? Telles sont les questions
auxquelles nous tenterons de répondre dans la mesure des connaissances
actuelles, et en nous attardant surtout aux danses de bal. (3)
La période visée va de 1650 à 1750. Avant cela, la
colonie en est encore à ses balbutiements et ne s'est guère
donné les moyens nécessaires au développement des arts.
Après 1750, la Guerre de Sept Ans et la Conquête par l'Angleterre
marqueront une rupture (lente mais sensible) dans la danse et la musique
comme dans le reste de la culture francophone d'Amérique. Un siècle
donc, riche et fort intéressant, mettant en scène une société
parvenue à maturité (surtout au XVIIIe s), remarquable sous
plusieurs aspects.
La société en Nouvelle-France et le Choc des patois
Démographiquement, la Nouvelle-France s'affirme à partir
de 1663, lorsque le gouvernement royal reprend le contrôle. Seulement
400 colons se sont établis sur les rives du Saint-Laurent entre 1627
à 1663, et 6 habitants sur 10 étaient des immigrants en 1663.
Maigre bilan donc. L'arrivée des 800 Filles du Roy dans la décennie
qui suivra donnera le coup d'envoi au peuplement, suivi par l'arrivée
des troupes de la marine entre 1683 et 1693, puis des troupes de terre pour
la Guerre de Sept Ans (1756-1763). Ces trois principales vagues d'immigrations
ont fourni la moitié des immigrants qui s'installèrent chez
nous avant 1760.
Il va de soi que les 9/10 de ces arrivants sont d'origine française.
Leur provenance régionale est cependant fort diversifiée.
Presque toutes les régions de France ont fourni leur quote-part d'immigrants,
mais de façon très inégale. Les Charentes et le Poitou
sont en tête, puis, à égalité, la Normandie et
l'Île-de-France. Les autres régions se partagent le reste...
Cette diversité dans la provenance des immigrants aura un impact
important sur la nouvelle société en train de se former en
terre d'Amérique. Les traits culturels propres à chaque province
française ne pourront facilement persister et se reproduire dans
une communauté où se côtoient constamment Normands,
Charentais, Poitevins et Parisiens.
Ce qui est advenu à la langue en Nouvelle-France (le fameux «Choc
des patois») n'est qu'un exemple parmi d'autres du brassage culturel
propre à cette colonie. Rappelons que quantité d'observateurs
de l'époque mentionnent le français très «métropolitain»
en usage en Nouvelle-France : Le père Charlevoix note que «Nulle
part ailleurs on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même
ici aucun accent» (4). Bougainville s'exprime dans les mêmes
termes : «ils parlent avec aisance... leur accent est aussi bon qu'à
Paris». (5) Pierre Kalm semble même en souffrir, n'étant
pas français lui-même, car il remarque que les canadiennes
«sont très portées à rire des fautes de langage
des étrangers. Il s'ensuit de là que les belles dames du Canada
ne peuvent entendre aucun barbarisme ni expression inusitée sans
rire» (6). Cela n'est pas une question de classe puisque, comme le
dit Montcalm : «J'ai observé que les paysans canadiens parlent
très bien le français»(7). Ainsi, bien qu'un bon nombre
de «patoisants» se soient établis en Nouvelle-France,
cette société naissante n'avait d'autre choix pour communiquer
que d'utiliser le français «moderne» de l'époque,
contemporain à l'immigration. Le français moderne fut ainsi
la langue d'usage dans l'ensemble de la Nouvelle-France bien avant que ce
soit le cas en France!
IMMIGRATION EN NOUVELLE-FRANCE
(provenance par période d'arrivée)
|
Pays
|
1608-1679
|
1680-1699
|
1700-1729
|
1730-1765
|
dans l'ensemble
|
|
FRANCE
|
|
|
|
|
|
| - Bretagne |
2,5
|
6,0
|
5,8
|
6,4
|
4,8
|
| - Normandie |
22,5
|
8,9
|
3,9
|
9,7
|
13,6
|
| - Paris |
17,5
|
11,1
|
12,1
|
10,0
|
13,3
|
| - Loire |
8,4
|
5,6
|
5,4
|
5,2
|
6,5
|
| - Nord |
2,5
|
1,5
|
1,9
|
4,9
|
3,2
|
| - Est |
3,3
|
2,9
|
4,8
|
13,7
|
7,2
|
| - Poitou-Charentes |
29,1
|
28,1
|
19,8
|
11,0
|
21,3
|
| - Centre |
2,0
|
5,6
|
3,1
|
3,9
|
3,3
|
| - Sud |
3,4
|
13,0
|
10,9
|
20,4
|
11,6
|
| - Indéterminée |
7,7
|
9,7
|
8,3
|
0,3
|
5,4
|
| ACADIE |
0,1
|
2,2
|
5,8
|
6,5
|
3,4
|
| PAYS D'EN HAUT |
-
|
0,2
|
5,9
|
0,5
|
1,1
|
| COLONIES ANGLAISES |
-
|
2,0
|
5,2
|
0,3
|
1,1
|
| EUROPE (sauf France) |
0,8
|
2,7
|
4,6
|
5,3
|
3,1
|
| AMÉRINDIENS* |
0,3
|
0,5
|
2,1
|
1,0
|
0,9
|
| AUTRES |
-
|
-
|
0,3
|
0,7
|
0,3
|
|
TOTAL
|
100
|
100
|
100
|
100
|
100
|
| en nombre absolu |
3808
|
1205
|
1437
|
3496
|
9946
|
Le Choc des danses
Ce qui advint au langage des immigrants est sans doute comparable à
ce qui se produisit pour divers autres traits culturels. Il est effectivement
peu probable que des formes très régionales de danses aient
pu survivre dans cette société au terreau si peu homogène.
Celle-ci accueillait d'autant plus facilement les nouveautés parisiennes
que les anciennes danses régionales ne rencontraient pas une communauté
assez large pouvant les pratiquer. Si la danse est généralement
reconnue comme le miroir fidèle de la société qui l'accueille,
c'est qu'elle exige de celle-ci un accord parfait de ses membres autour
d'une pratique dansée particulière. Ce n'est pas le cas, par
exemple, de la littérature orale ou de la chanson qui peuvent plus
facilement persister dans un milieu restreint (un individu, une famille...).
Il y aurait donc eu un «choc des danses» parallèlement
à celui des patois.
Les sources concernant le bal sont peu nombreuses, surtout au XVIIe s.
qui était très austère, surtout à Montréal.
C'est du moins ce qu'exprime le baron de La Hontan à propos de son
séjour à Montréal en 1685 : «pour ce qui est
de la vie que je mène, elle n'est guère conforme ni à
mon âge, ni à mon humeur. Le plus grand plaisir que j'ai eu
cet hiver, ça été de chasser avec les Algonkins [...]
J'ai passé en ville le reste de la mauvaise saison, et je l'ai passé
le plus désagréablement du monde. Vous avez au moins en Europe
les divertissements du Carnaval, mais c'est ici un carême perpétuel»(8).
Québec avait cependant la réputation d'être une ville
plus «joyeuse» que Montréal, contrôlé par
les Sulpiciens... Il est aussi vrai que l'excédent de la population
masculine n'encourage guère la fréquentation des bals. Ce
n'est que vers la fin du siècle, grâce aux filles du Roy que
l'équilibre s'établira. Le XVIIIe s.sera plus propice à
la danse grâce à plusieurs facteurs : une population plus dense
et mieux établie, un équilibre hommes/femmes raisonnable,
une richesse matérielle permettant la pratique des arts...
Mais quelles sont ces danses modernes, à la mode parisienne, qui
ont si facilement pris racines en sol d'Amérique? Incontestablement
la contredanse, qui faisait fureur à partir du début XVIIIe
s., et bien sûr le menuet qui était la danse à l'honneur
depuis le dernier quart du XVIIe s. . Les relations de Madame de Bégon
nous renseignent fort utilement à ce sujet. Ainsi, elle écrit
le 20 janvier 1749 : «Dîner chez M. de Lantagnac. Y assistent
M. Varin et de Noyan, sans oublier Deschambault "qui a porté de bons
vins" [...] on y chante sauvage et on se prépare à aller au
bal couler son menuet»(9). La même année, elle ajoutera
: «Il est heureux, cher fils, pour tous ceux qui se livrent à
la danse, qu'ils soient deux jours à se reposer, car je crois qu'ils
en mourraient : ils sont partis ce matin du bal à 6 heures. Je ne
doute point qu'une partie de tout cela ne fasse point de Pâques et
surtout ceux qui iront à la comédie qui doit se jouer les
3 derniers jours gras. Toutes les dames et demoiselles de la ville étaient
hier priées, jusqu'à M. du Vivier qui a dansé jusqu'à
ce matin. De Muy me disait après dîner qu'il ne voulait plus
que sa femme et sa fille y fussent et qu'il ne convenait point de passer
les nuits à danser et dormir le jour, pendant que le saint sacrement
est exposé»(10). Il ne semble pas avoir de distinction de classes
lors ces bals. L'«Habitant» comme le seigneur y participent.
Cela n'est que le reflet de la société somme toute aisée
et égalitaire établie sur les rives du Saint-Laurent. S'il
y a des bals il y a aussi des cours de danse. On sait qu'un certain Louis
Renault enseigna la danse à Montréal, de 1737 à 1749
(11). En 1748, Mme de Bégon écrit : J'ai une nouvelle à
te dire; c'est que Martel et sa femme apprennent à danser, [...]
ce n'est pas tout, Landriève apprend aussi et pour s'accoutumer aux
grandes façons, il donne un bal aujourd'hui [...] Ce bal se donne
chez la Poudret où demeure Landriève» (12).

Le Menuet des canadiens, par Georges
Hériot, 1807, Galerie Nationale du Canada. Bien que postérieure à la
période qui nous préoccupe, cette peinture illustre bien le mélange
des couches sociales lors du bal. On peut observer un «habitant» à gauche,
près du violoniste, tandis que d'autres participants sont nettement
des bourgeois.
De son côté, le manuscrit intitulé «Livre de
contredanses avec les figures» trouvé au Séminaire de
Trois-Rivières, nous décrit sommairement 61 contredanses.
Datant approximativement du milieu du siècle, il nous confirme que
la danse d'ici n'est guère différente de celle qu'on pratiquait
alors en France. Précisons cependant que ces contredanses du XVIIIe
s. dansées chez nous ont peu de liens avec celles qui sont encore
pratiquées dans nos milieux traditionnels. Celles-ci sont essentiellement
des contredanses d'origine irlandaise ou écossaise, de forme tardive
(XIXe s.), sans le principe de progression à 2, à 4 ou à
6 propre aux contredanses anciennes, et ne se dansent point en nombre illimité
de danseurs (13). Les contredanses pratiquées en Nouvelle-France
sont par contre dans la lignée des Country dances britanniques
importées en France, ainsi qu'aux États-Unis. Elles prendront
le nom de Contradances chez nos voisins du Sud, et persisteront dans leur
répertoire traditionnel.
Aucune de nos danses traditionnelles ne tire directement ses sources des
danses pratiquées chez nous aux XVIIe et XVIIIe s. Notre tradition
dansée nous vient essentiellement du XIXe s. C'est que la pratique
dansée en Amérique française semble avoir subi deux
chocs majeurs :
Ä le premier lors de l'immigration des colons français aux XVIIe
et XVIIIe siècles, ne permettant pas, comme on vient de le voir,
la survie des pratiques régionales françaises;
Ä le second se produira après la Conquête qui, par la force
des choses, favorisera les emprunts aux traditions irlandaises et écossaises
principalement, et de façon secondaire aux traditions britanniques
et américaines.
par Pierre Chartrand
Notes :
1. Né à Bordeaux en 1703, Intendant de la
Nouvelle-France de 1748 à 1760, décédé à
Neuchâtel (suisse) en 1778.
2. Veuve de Claude-Michel Bégon, gouverneur de Trois-Rivières.
Elle s'installe à Montréal après le décès
de son mari, en avril 1748. L'ensemble de sa correspondance est adressé
à son gendre, qu'elle appelle «cher fils»...
3. Il n'y eu sans doute que très peu de danse théâtrale
durant le siècle qui nous préoccupe (1650-1750), sauf, peut-être,
dans quelques «intermèdes» présentés au
XVIIe s. à Québec, ou autres pièces théâtrales
au XVIIIe s.
4. CHARLEVOIX P.F.X. de, «Histoire et description générale
de la Nouvelle-France, avec le Journal Historique d'un Voyage fait par ordre
du Roi dans l'Amérique Septentrionale». 3 vols. Paris 1744.
5. BOUGAINVILLE, «Mémoire sur l'état de la Nouvelle-France»,
1757, RAPQ, 1923-1924, p. 61
6. L.W. Marchand, éd., «Voyages de Pierre Kalm dans l'Amérique
septentrionale», p. 6. Montréal, 1880.
7. Casgrain, H.-R., «Journal du Marquis de Montcalm durant ses campagnes
au Canada de 1756 à 1759». Québec, 1895.
8. LA HONTAN, Louis-Armand DE LOM D'ARCE, baron de, «Un Outre-mer
au XVIIe siècle : voyages au Canada du baron de La Hontan et de ses
notes, par François de Nion», Paris, Plon, 1900, p. 102.
9. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935,
p. 14
10. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935,
p. 37
11. ANQM, Le Pailleur, 18 juin 1737. «Louis Renault dit Duval...»;
Simmonet, 19 mai 1749. «Louis Renault dit Duval».
12. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935,
p. 27
13. Pour plus de détails, consulter CHARTRAND Pierre, «Du set
au cotillon... (introduction à la danse traditionnelle québécoise
et à ses genres)», in «Les Cahiers Mnémo»,
vol. 1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999, 101 p.
Sommaire
Histoires de bal. Vivre, représenter,
recréer le bal.
Collectif, Histoires de bal : vivre,
représenter, recréer le bal, Cité de la musique,
Paris 1998, 246 p. ISBN : 2-906460-69-9
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, décembre 1999
La Cité de la musique, à Paris, a publié (en 1998)
un ouvrage qui devrait faire date dans le milieu de la danse. Composé
de 17 textes traitant du bal sous tous ses aspects, ce livre fait appel
à des auteurs reconnus dans chacun de leur domaine (l'ethnologie,
l'histoire de la danse, la sociologie de la culture, etc.).
L'ouvrage comporte trois parties :
1) Vivre le bal : dans laquelle on aborde de manière chronologique
le développement du bal, de la Renaissance au tango et à
la salsa ;
2) Représenter le bal : où on s'intéresse à
la place du bal dans le conte populaire, dans le roman, dans le ballet
au XIXe siècle, ainsi qu'au cinéma ;
3) Recréer le bal : dans laquelle on se pose la question
de la survivance, ou du renouveau, du bal aujourd'hui.
Le défi est large, ambitieux, et fort bien relevé. Car
aborder la question du bal c'est se pencher sur la pratique de la danse
populaire, mais aussi noble ou bourgeoise, dans son sens large, c'est-à-dire
toute danse qui n'a pas pour finalité la représentation
théâtrale. On touche ainsi simultanément à
l'histoire, à l'anthropologie et à la sociologie. Et on
s'aperçoit que le bal est un indicatif impressionnant de la société
qui l'accueille. On aura des bals formels dans une société
fortement hiérarchisée, de grands bals publics et payants
pour la nouvelle société bourgeoise du XVIIIe s., et pas
de bals proprement dits pour la société traditionnelle
qui intègre si bien la danse à la vie quotidienne de la
communauté.
La première partie, qui représente la moitié du
volume, nous trace de façon détaillée l'évolution
du bal durant les quatre derniers siècles. Yves Guilcher nous
dépeint dans le détail la place de la danse dans la société
du XVIe siècle, et nous donne par la même occasion une
idée de la genèse du bal qui apparaît à cette
époque. Naïk Raviart poursuit en scrutant les développements
du bal de la fin du règne de Louis XIV à la Révolution
française. On y voit entre autres le passage du bal de cérémonie
à la cour de Versailles, au bal de contredanses, puis au Bal
de l'Opéra. Parlant de la fin du bal de cour (et de sa Belle
danse), qui cède sa place à la nouvelle contredanse, elle
dira :
" En fait le bal a anticipé le bouleversement des temps,
et en le préfigurant il n'est sans doute pas exagéré
de dire qu'à sa façon, par des voies subtiles et de manière
impondérable et inanalysable, il y a contribué. En tout
cas, il y a peu à peu adéquation de la structure sociale
à celle qui était déjà à l'oeuvre
dans la danse. L'homme de qualité l'a cédé à
l'homme de bonne compagnie " (p.44).
François Gasnault nous offre quant à lui un survol du
bal parisien entre 1800 et 1870. Il s'agit en fait d'un condensé
très bien fait de son livre " Guinguettes et lorettes.
Bals publics à Paris au XIXe siècle "1. Gasnault,
qui est tout d'abord archiviste, nous parle du contexte social, politique
et économique des bals qui faisaient fureur dans la capitale
française au XIXe, du contrôle policier qui s'y exerçait,
de la place des journaux et des propriétaires de salles (les
fameuses Guinguettes) dans la promotion des nouvelles " danses
tournantes " telles la polka ou la mazurka.
Le texte d'Olivier Ihl s'attarde au bal républicain, et nous
montre comment le bal de la fin du siècle eut à subir
une certaine forme de rigorisme religieux ainsi qu'un important contrôle
politique (souvent municipal). La question de la danse traditionnelle
est traitée par Yves Guilcher2. Comme il le dit si bien, à
une ou deux exceptions près :
" ... la danse de pratique commune et de fonction récréative
n'a pas eu le bal pour cadre dans les milieux traditionnels français.
Son cadre c'est la vie " (p.89). En fait le bal serait plutôt
le fossoyeur de la danse traditionnelle, aidé, entre autres,
par le vélo qui permit à toute une jeunesse de se rendre
au bourg, pour découvrir la salle de bal, la modernité
et ses modes. " (p.92). Ce qui ne signifie pas que la pratique
actuelle de la danse traditionnelle n'ait pas de sens, loin de là.
Elle répond toujours à un besoin collectif évident,
et possède des qualités esthétiques indéniables
: " ...des danses qui ont acquis un remarquable profil d'équilibre
[...] au point que la danse ici semble n'être pas autre chose
que de la musique incarnée et rendue visible par les corps qui
l'intériorisent. La danse est le corps dont la musique est l'âme. "
(p. 224).
Les deux derniers articles de cette première partie traitent
de l'avènement des danses " jazz " et latino-américaines.
Cela va du cake-walk noir américain au tango argentin, en passant
par le fox-trot, le charleston et le rock'n roll. Ces deux derniers
textes sont cependant plus anecdotiques que les précédents.
On nous y dépeint une genèse rapide de chaque danse sans
trop s'attarder sur les conditions prévalant à leur diffusion
et à leur succès international.
La deuxième partie " Représenter le bal "
nous montre l'importante place symbolique que tient le bal dans divers
arts, dont le conte, le roman, le ballet et le cinéma. Dans le
conte de Cendrillon, le bal est le lieu de la métamorphose. Dans
le cinéma, il est souvent celui de la féerie. " Et
si la question de la lumière, comme force autonome, comme germe,
inspire le cinéma, celui-ci pour l'aborder s'appuya en partie
sur des scènes de bal, sur les lumières du bal, sur leur
dispositif dangereusement féerique. Le cinéma ne filma
pas les dancings ni des salles de bals. Il partit de ces réalités-là
pour en extraire de nouvelles figures de lumière "
(Bernard Rémy, p.179).
La troisième et dernière partie nous montre que la pratique
contemporaine de la danse n'est pas, et loin de là, uniquement
celle de la scène. Il faut cependant se rappeler que tous les
chiffres et exemples donnés concernent la France, et qu'une transposition
automatique au Québec pourrait nous mener sur de fausses pistes.
Là encore, l'éventail des textes couvre aussi bien le
bal folk revivaliste que le bal de tango argentin, ou la fête
techno ou " rave ". Jean-Michel Guy démontre, par une
étude statistique réalisée par le ministère
de la culture français, que le bal (toutes formes confondues)
demeure toujours une des principales pratiques culturelles des français.
Ce qui ne veut cependant pas dire qu'elle soit reconnue comme telle
:
" Les medias de masse malaxent les masses mais ne les aiment
guère : relayant une vulgate sociologique mal fondée,
ils participent à la construction d'une vision " individualiste "
et " post-moderne " du monde, qui veut la vie plus
rapide qu'elle ne va, la société plus fragmentée
qu'elle ne l'est, le passé plus ringuard que jamais. "
(p. 209).
L'ensemble des auteurs s'accorde à dire la place importante qu'a
pu tenir le bal à différentes époques, et cela
jusqu'à aujourd'hui. On remarque par contre des niveaux d'analyse
différents d'un texte à l'autre. Les formes anciennes,
traditionnelles et revivalistes du bal sont sociologiquement mieux traitées,
plus profondément analysées, que ne le sont les formes
actuelles du bal moderne. Par exemple, on n'y trouve pas d'analyse sérieuse
de la pratique, pourtant fort populaire, de la danse latino-américaine.
Comme si l'ethnologie et l'histoire avaient mieux fouillé la
question du bal que la sociologie moderne ou l'anthropologie culturelle
ne l'auraient fait.
Il n'en reste pas moins que cet ouvrage est essentiel à qui veut
comprendre la place de la danse en Occident, et particulièrement
en France, depuis quatre siècles. On ne peut d'ailleurs manquer
d'observer que l'ascension du bal correspond aussi à celle de
la danse théâtrale, donc à la scission de la danse
vécue d'avec la danse représentée. Le bal est,
pour cette fin de siècle plongée dans le virtuel, un rappel
au corps, sinon une :
" Rupture dans le cours régulier du temps, rupture
spatiale, le plus souvent, rupture quant aux codes et aux formes de
la relation puisque c'est essentiellement sur un mode corporel que la
communication s'établit, rupture enfin à l'égard
du réseau des relations dans lequel chacun se trouve pris. "
(Anne Nardin, p.125).
par Pierre Chartrand
Notes
1. GASNAULT (François), Guinguettes et lorettes. Bals publics
à Paris au XIXe siècle, Paris, Aubier (collection historique),
1986. ISBN : 2-7007-2206-X
2 voir également GUILCHER (Yves) La danse traditionnelle en France.
D'une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste,
FAMDT Éditions, Parthenay, 1998. Nous avons traité de
cet ouvrage dans notre dernier numéro (septembre 1999).
Sommaire
Le domaine du rigodon : une province originale
de la danse.
Jean-Michel Guilcher, Grenoble, 1984
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, avril 1997

Ceux et celles désirant plus d'informations sur le rigodon dont
il est mention dans l'article précédent (Le violon traditionnel
en France, enregistrement historiques 1939-1977, par Éric Favreau)
pourront se référer à l'excellente étude
de M. Jean-Michel Guilcher Le domaine du rigodon : une province originale
de la danse (65 pages) parue dans la revue Le monde alpin et rhodanien
(numéro spécial : Chants et danses de tradition, 232 pages)
premier-deuxième trimestre 1984, publiée par le Musée
Dauphinois, 30, rue Maurice-Gignoux, 38031 Grenoble (France). Tél.
: 4 76 87 66 77
L'intérêt de cette étude est d'autant plus importante
pour nous qui sommes habitués à désigner de "rigodon
" tous genres de danses traditionnelles, qu'il s'agisse de sets,
de quadrilles, de reels... Ce qui, notons-le, n'est pas propre qu'au
Québec. Ainsi M. Guilcher note-t-il (p.66 de son article) :
"Nous ne savons rien non plus d'un apport possible de rigodons
parisiens (et dans ce cas lesquels ?) aux folklores d'autres régions
de France. Le mot se rencontre incidemment chez quelques folkloristes,
toujours sans précisions sur la nature des airs et des mouvements,
sans même qu'on puisse être sûr que l'auteur a eu
en vue une danse particulière et bien définie ".
"Un rigodon en 1900, environs
de La Mure."
D'après THIERSOT, "Chansons
populaires recueillies
dans les Alpes françaises". p.514
Propos qu'il illustre par quelques exemples :
"Ainsi Jules LECOEUR, Esquisses du bocage normand, 1883-87, I,
p.316 (À la noce, au point du jour, "le rigodon s'est alourdi
") ; DE LA BONNEFON, Pierre Valdey ou le bon fils, Limoges et Bellac,
1865 (En Rouergue, dans la région de Saint-Rome-de-Tarn : "on
préluda par un rigodon des plus animés à l'élection
du Cap de Jouven "). Ch. BIGARNE (Locutions et patois du pays de
Beaune, Beaune, 1891, p.237) fait état de rigodons dans le Nord
de la France, WESTPHALEN (Petit dictionnaire des traditions populaires
messines, Metz, 1934, p.173) en Lorraine. Arthur ROSSAT (La chanson
populaire dans la Suisse romande, I, p.38, avec renvoi à ses
Chants pâtois jurassiens, Arch. IV, p.136) fait aussi allusion
à des rigodons (peut-être rattachables, ceux-là,
à notre zone rhodanienne ?). Yves Defrance m'apprend que dans
les Côtes-du-Nord gallèses "danser le rigodon "
a le sens de "s'amuser à danser ". Littré déjà
signalait que le mot peut désigner, "extension, tout air
propre à une danse vive".
L'utilisation du mot rigodon dans un sens très général,
s'appliquant à divers types de danse, est donc commun à
la France et au Québec, bien que, rappelons-le, le rigodon ne
fut probablement jamais dansé chez nous.
par Pierre Chartrand
Sommaire
La danse traditionnelle en France par
Y. Guilcher : Une synthèse remarquable
--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, septembre 1999
Yves Guilcher nous présente ici une synthèse
étonnante, bien documentée et d'une plume agréable,
sûre, parfois cinglante, sans langue de bois. Il est en cela le
digne représentant de la famille Guilcher, dont le père
Jean-Michel Guilcher demeure une des figures emblématiques de
la recherche en danse en France, sinon en Occident.
Yves Guilcher est bien connu dans le milieu de la danse traditionnelle,
en France ainsi qu'à l'étranger, pour son enseignement,
ses productions (comme chanteur ou musicien), ses recherches ou ses
conférences. L'essai qu'il nous offre est en fait une compilation
fort concentrée de plusieurs décennies de recherches et
de réflexions, entreprises surtout par son père :
"En ce qui me concerne, ma compétence est avant tout celle
de mes parents. Il est clair que J.-M. Guilcher aurait été
le seul qualifié pour rédiger un tel ouvrage et que je
ne suis ici qu'un vulgarisateur de ses travaux" (p.10).
La vulgarisation reste un art essentiel à la diffusion de la
connaissance, et Y. Guilcher la maîtrise parfaitement. Ce livre
s'adresse donc à tous et chacun, particulièrement à
ceux qui pratiquent la danse traditionnelle (ou dite comme telle), et
non pas uniquement aux universitaires.
Il commence par mettre nez à nez les différentes théories
cherchant à rendre compte de l'évolution (quand ce n'est
pas carrément de la naissance) de la danse traditionnelle. Il
s'agit toujours de spéculations "expliquant" pourquoi
telle danse est sautée (relief montagneux, climat nordique dont
il faut bien se défendre, ou un costume léger qui laisse
libre cours à nos fantaisies...) et que telle autre est glissée,
parfois pour les mêmes raisons... D'autres suggèrent que
le génie d'un peuple ne pouvait aboutir qu'à telle forme
de danse, qui a évidemment un contenu symbolique (magique, cosmi-que,
sexuel, etc.) inconnu des danseurs mais que le chercheur perçoit
très bien.
L'auteur mentionne que ces différentes démarches ont
toutes la même tournure d'esprit : "elles préfèrent
ré-fléchir plutôt qu'observer" (p.19). Ce contre
quoi s'est constamment opposé Jean-Michel Guilcher (le père
de l'auteur), considéré comme le chef de file de l'enquête
de terrain en France (relative à la danse), et qu'à ce
titre, il sillonna des milliers de communes préalablement à
la rédaction de ses différents ouvrages.
Y. Guilcher nous présente donc l'enquête de terrain comme
le seul véritable moyen de connaître la danse traditionnelle,
lorsque celle-là est suivie d'une critique sérieuse des
faits recueillis et accompagnée d'une connaissance historique
et géographique approfondie du milieu enquêté. Ce
qui ne signifie pas que l'enquête ne présente pas de pièges,
loin de là, dont le moindre n'est pas la mémoire subjective
de l'informateur. D'où l'importance du nombre d'informateurs,
et des recoupements. Car "Moins on a d'informateurs, plus on a
de danses" (p. 21). Cette entrée en matière portant
sur les modes d'accès à la connaissance de la danse traditionnelle
montre bien l'extrême rigueur de la démarche de l'auteur,
qui conclut :
"... les spéculations des théoriciens et des folkloristes
philosophiques nous avaient fait croire qu'il était facile d'expliquer
; les constats que multiplie une recherche rigoureuse nous montrent
combien il est difficile de comprendre".
Un peu plus loin l'auteur aborde l'évolution des répertoires
traditionnels, contredisant l'idée d'une tradition immuable,
identique à elle-même depuis la nuit des temps. L'histoire
de la danse ayant subi plusieurs "révolutions" depuis
des siècles, on nous présente l'essentiel de l'évolution
des dispositifs spatiaux : de la ronde à la chaîne ouverte,
puis à la danse de figures, chaque forme caractérisant
un nouveau type de sociabilité, et une nouvelle relation à
la musique (ou au chant). Le sens général de l'évolution
allant du plus communautaire au moins communautaire. Il y a donc une
relation certaine entre chaque type de danse et la société
dans laquelle elle s'insère, bien que "cette coïncidence
n'autorise pas... à postuler un rapport mécanique entre
une forme de danse et un type de société". (p.87).
Traitant de l'évolution des répertoires traditionnels,
l'auteur se devait d'aborder la délicate question de l'emprunt.
D'aucuns sont convaincus que l'ensemble des répertoires traditionnels
provient exclusivement de la classe dominante, tandis que d'autres nous
démontrent sans faillir que celle-ci n'a jamais rien créé,
et qu'elle doit tout au "peuple". Finalement certains coupent
la poire en deux et proposent de fréquents va-et-vient entre
le milieu populaire et la classe dominante. Encore ici, nous avons affaire
à des théories principalement spéculatives qui
ne présentent pas de faits étayant leur thèse.
L'enquête et les sources anciennes nous conduisent plutôt
à considérer trois principes (dans le cas de la France
du moins) :
"· l'évolution autotrope, due à une mutation
quasi organique, sans qu'aucune intervention extérieure puisse
être mise en évidence.
"· l'évolution par croisement ou par greffe. Elle
suppose l'emprunt et le remodelage, et nous gratifie à terme d'une
danse nouvelle.
"· l'évolution par substitution, dans laquelle il
est par définition problématique de voir une évolution"
(p.106).
Cela revient donc à exiger une connaissance approfondie de l'histoire
régionale du milieu étudié, d'une conscience claire
de ce qu'est l'ancien milieu rural, et cela selon différentes
époques. Ce que possède l'auteur lorsqu'il présente
l'évolution du milieu paysan français au cours du XIXe
siècle, et jusqu'à la fin de la Première Guerre,
moment où il situe la fin des milieux traditionnels (entre 1880-1914).
Sont en cause bien sûr le développement des réseaux
routiers, puis l'avènement du chemin de fer et l'imposition du
temps réglé qu'il entraîne, l'agriculture spécialisée
et industrielle encouragée par les transports, etc. Et il souligne
que le déclin de cette société traditionnelle va
de pair avec le nouvel intérêt qu'on lui porte :
"...tant que la culture populaire a été une réalité
vécue et vivante, on ne s'y est pas intéressé.
L'intérêt est venu de ce qu'on la voyait menacée,
et à terme condamnée. On a été jusqu'à
dire que le mort était d'autant plus beau qu'il était
plus mort, et que l'assassin est toujours au premier rang des pleureuses...
Tout cela revient à dire que l'amour pour la culture traditionnelle
serait nécessairement entaché d'exotisme" (p.161).
L'essai se clôt sur une présentation du mouvement revivalisme
en France, de son idéologie et de ses motivations. Cela va des
bals clandestins sous l'Occupation allemande (1941-1942) au mouvement
"folk" des années soixante-dix, en passant par les
groupes folkloriques, l'impact de Miss Alick-Maud Pledge sur le revivalisme
"non spectaculaire" dans les années 30-40. Cette dernière
partie est à mon avis essentielle à qui pratique la danse
traditionnelle et se pose des questions quant à sa pratique,
car on parle ici autant sinon plus de l'avenir que du passé.
Il s'agit en fait d'un plaidoyer pour le revivalisme. Y. Guilcher est
reconnu pour ses dénonciations parfois virulentes de théories
fumeuses et d'idées reçues propres au mouvement revivaliste.
On comprend ici que ces dénonciations visent le mal (l'ignorance)
et non pas l'organisme (le mouvement revivalisme).
Il souligne qu'avec celui-ci nous sommes passés d'une culture
commune (en milieu traditionnel paysan) à une pratique communautaire
(en milieu urbain contemporain) : "Ce besoin n'est pas inactuel,
passéiste ou nostalgique. Pas plus qu'il est passéiste
d'aimer Bach, de faire de la voile ou de l'équitation, alors
que nous avons Boulez, le Concorde et les autoroutes. Car les âges
de l'expression sont devenus les formes de notre sensibilité"
(p.210).
Il prône en fait une culture de qualité et voit dans la
danse et la musique traditionnelles un moyen d'y accéder :
"Quant à la relation du mouvement à la danse, elle
est aussi étroite et nécessaire que l'union de l'âme
et du corps. Dans bien des cas, on peut dire sans grande exagération
qu'une danse traditionnelle, c'est de la musique incarnée et
rendue visible" (p.211).
Un lexique d'environ 45 pages explique certains termes utilisés
dans l'ouvrage. Par exemple, le texte relatif à "Contredanse"
tient sur 4 pages, c'est donc de petits articles fort denses qu'on nous
donne là. Disons pour conclure que cette publication devrait
faire partie des 4-5 livres essentiels de la bibliothèque idéale
de toute personne s'intéressant de près ou de loin à
la danse et à la musique traditionnelles. Rien de moins.
par Pierre Chartrand
"La danse traditionnelle en France. D'une ancienne
civilisation paysanne à un loisir revivaliste". Guilcher
(Yves), Collection Librairie de la danse, éd. FAMDT (en collaboration
avec l'ADP), France, 1998 (150F), ISBN : 2-910432-17-3. Correspondance
: FAMDT, La Falourdière, 79380 Saint-Jouin-de-Milly. Téléphone
: (33) 5 49 80 82 52 / télécopieur : (33) 5 49 80 59 14,
www.district-parthenay.fr/famdt.htm
Sommaire
La Danse traditionnelle québécoise,
et sa musique daccompagnement.
(par Voyer S, et Tremblay G.)

--> Article paru dans le Bulletin
Mnémo, printemps 2001
Vient de paraître La Danse traditionnelle québécoise,
et sa musique daccompagnement, par Simonne Voyer et Gynette
Tremblay, aux Éditions de lIQRC (Institut Québécois
de Recherche sur la Culture). Il sagit dune édition
de très bonne facture, largement illustrée, avec plusieurs
planches en couleurs, cartes, photos anciennes et récentes.
Le livre comporte deux parties : la première sintitule
Héritage et influence et la seconde Présence
et survivance. En partie I on traite des origines de la danse en
général, depuis le Moyen-Âge jusquau XXe siècle,
en passant par la Nouvelle-France et le Régime Anglais. Présence
et survivance expose les différents types de danses québécoises,
avec les caractéristiques et les origines de chacune. Suivent
un (trop) court chapitre sur Linterprétation musicale,
et un autre sur Le temps et le lieu de la danse. Le sous-titre
du livre (et sa musique daccompagnement) nest guère
justifié par le contenu : on ny traite pas des différents
genres propres à notre musique de danse (galope, reel, marches,
clog, valse) et de leur relation avec les danses elle-mêmes. Lensemble
des textes relatifs à la danse au Québec est fort intéressant,
bien appuyé par des citations pertinentes. En cela nous retrouvons
la qualité du travail auquel Mme Voyer nous a habitués
avec sa Danse traditionnelle dans lEst du Canada : Quadrille
et cotillon.(1)
Les informations relatives à la danse avant la Nouvelle-France
(en France, en Angleterre, durant le Moyen-Âge) sont malheureusement
beaucoup moins précises et souvent erronées. Ainsi la
carole, la ronde et le branle nous y sont présentés comme
«danses originelles» (p.14), suggérant que ces trois
danses sont contemporaines lune de lautre. Dune part,
la «ronde» nest pas une appellation connue au Moyen-Âge
; on parle de «carole» lorsque le cercle est fermé,
et de «tresque» lorsquil est ouvert. Le fait que les
auteures parlent de «carole... en forme de tresque (chaîne
linéaire ou serpentine) ou de ronde (ouverte ou fermée)»,
(p. 14), génère la confusion. Celle-ci samplifie
lorsquon ajoute le branle à ces «danses originelles»
: le branle nest pas une danse médiévale comme la
carole et la tresque (attestées au Moyen-Âge central et
après), mais bien une danse de la Renaissance du XVIe siècle(2).
Plus de trois siècles séparent donc le branle de la carole
et de la tresque.
Lorsquon arrive en sol dAmérique (Au temps de
la Nouvelle-France p.27) tout devient beaucoup plus crédible
et précis. Quantité de citations nous décrivent
de manière convaincant la pratique et la transmission de la danse
du XVIIe au XXe siècle. Celle de Chateaubriand parlant dun
maître à danser chez les Iroquois est tout à fait
savoureuse (p.55)! La fin du premier chapitre portant sur les interdits
du clergé catholique est aussi très bien documentée.
Le deuxième chapitre est beaucoup plus convaincant et étoffé.
On y trouve un tableau très intéressant des Danses
enseignées au Québec dans la première moitié
du XIXe siècle, relevant les noms de ces journaux, les années
de parution, et le détail des annonces (p.78).
La présentation de chaque type de danse traditionnelle souffre
cependant des mêmes lacunes observées au premier chapitre
: plus on recule dans le temps et plus linformation est douteuse.
En écrivant : La contredanse anglaise, connue en Angleterre
dès le XVIe siècle sous le nom de country dance, est une
danse gaie et légère, dans laquelle les couples se placent
en vis-à-vis pour former une colonne. (p.81), les auteures
assimilent erronément lensemble des Country dance dAngleterre
aux Longways (danses en «colonne» ou sur 2 lignes se faisant
face), qui nen sont quune
des multiples facettes (voir tableau ci-joint). Aucune des Country Dance
observées par la reine Elizabeth à la fin XVIe siècle
ne sont des Longways (3). Lorsque John Playford publie son English
Dancing Master en 1651, le Longway «as many as will»
(à nombre indéfini de couples)(4) nest encore quun
genre (presque mineur) parmi les divers types de danses décrites,
tous sous lappellation de Country Dance (5). Ce nest quà
la fin du XVIIe siècle que le Longway éradiquera les autres
genres pour demeurer le seul à sexporter sur le Continent.
Lorsque les Français importeront la Country dance (fin XVIIe
s.) elle sera devenue, depuis peu, synonyme de Longway.
Lautre erreur consiste à confondre le Longway «as
many as will» (ou contredanse anglaise) avec nos contredanses
québécoises. Les contredanses anglaises (telles quadoptées
en France) mettaient en action un nombre indéfini de couples
qui progressaient qui vers le haut, qui vers le bas de la danse(6).
Les contredanses québécoises, telles que décrites
à la page 80, font généralement descendre le premier
couple directement au bas de la danse, tandis que tous les autres remontent
dune place. De plus, elles ne comportent jamais un nombre indéfini
de couples, mais sexécutent généralement
à 4 couples, parfois à 8. Elles représentent en
fait une forme tardive (XIXe siècle) de la contredanse britannique,
qui nous serait venue dÉcosse et dIrlande.(7) Quant
à la «descendance» des contredanses anglaises du
type «as many as will», cest dans les fameuses Contradance
de la Nouvelle-Angleterre (États-Unis) quon la rencontre.
Telle que présentée dans cet ouvrage, lhistoire
de la naissance du cotillon laisse aussi perplexe : En 1705, Louis Pécour,
danseur et compositeur des ballets de lOpéra, en collaboration
avec Feuillet, publient des chorégraphies de nouvelles danses
cotillons ou danses à quatre (p.85-86). Dune part le Cotillon
nest nullement une création de Pécour. Il sagit
en fait dune danse déjà à la mode que Feuillet
se sent tenu de publier pour les raisons suivantes : Le Cotillon,
quoique danse ancienne, est aujourdhui si à la mode à
la Cour, que jai cru ne pouvoir me dispenser de la joindre à
ce petit Recüeil, cest une manière de branle à
quatre que toute sorte de personnes peuvent danser sans même avoir
appris(8). En fait, la danse en question portait le titre de Cotillon
(puisque dansée sur lair de la chanson Ma commère
quand je danse / mon cotillon va-t-il bien) et le sous-titre de
Danse à quatre. Le Cotillon nest donc pas encore
un genre de danse, et Feuillet ne publie donc pas une «nouvelle
danse cotillon»... Ce nest que suite à son succès
et à la publication du Cotillon Nouveau, du Cotillon
de Suresne, puis du Cotillon des Fêtes de Thalie en
1714 (qui se dansent tous à huit) que le cotillon devient lentement
un genre de danse typiquement français, qui prendra le nom de
contredanse française pour la distinguer de la contredanse anglaise(9).
La section traitant des sets carrés est très instructive.
Cest un vaste sujet sur lequel on na guère écrit.
Linfluence du cotillon est évidente, celle des «rounds»
progressifs est probable (surtout lorsquon pense aux sets à
6, 8 ou 12 couples de la Gatineau). Les auteures attribuent aux câlleurs
un rôle qui semble un peu excessif, en le décrivant comme
ayant toute liberté dans lagencement des figures (p.99).
Un tel rôle nest pas attesté dans le milieu traditionnel,
où la communauté répète toujours la même
danse de veillée en veillée, le câlleur devant sen
tenir à cette structure connue et acceptée de tous. Sur
ce point on nobserve guère de différence dans le
milieu «revivaliste», où sont généralement
«câllées» des versions traditionnelles de danses
collectées ici et là.
La section sur le reel survole de façon assez concise ce genre
de danse. Lhypothèse avancée sur lintroduction
du Brandy au Québec par lentremise des maîtres à
danser, entre autres par Antoine Rod, demanderait évidemment
plus de développement, tant il semble au moins aussi probable
quil provienne de la tradition populaire des immigrants des Îles
britanniques.
Le passage sur la gigue est plutôt succinct. Il y est dit à
deux reprises quelle peut sexécuter sur des mesures
en 6/8, 12/8 ou même 9/8 (forme inexistante au Québec),
tandis que la mesure la plus populaire chez nous, le reel en 2/4, ny
est nulle part mentionnée. On fait remonter son origine au règne
dÉlisabeth (par une citation p.105, dont la source est
inconnue), confondant, comme il est fréquent, le terme jig
avec notre mot «gigue». Plusieurs types de danses britanniques
portèrent le nom de jig. Le théâtre Élisabéthain
comportait souvent, à la fin ou au milieu de la pièce,
un «entracte» dansé et chanté par un «fou».
Ce quon appelle généralement les Elizabethan
Jigs. Lacteur William Kempt (de la troupe de Shakespeare)
en a immortalisé le genre par sa fameuse randonnée dansée
(voir aussi Kemps Jeeg dans J.Playford 1651). Les écrits et gravures
de lépoque nous montre que ces danses se rapprochaient
assez des morris dance que lon connaît aujourdhui.
Chose certaine, il ne sagit nullement de danse de pas percussive
appelée «gigue» chez nous, stepdancing chez
les irlandais et clogging chez les anglais et américains
.
Quant au chapitre des danses de salon, on y reprend la thèse
à présent réfutée de «la volte, ancêtre
de la valse XIXe siècle». On fait même remonter la
valse au XIIe siècle, en Provence ! Il est maintenant généralement
admis quelle dérive probablement du Ländler allemand
ou autrichien, et il est surtout accepté quelle nest
en aucun cas reliée à la volte.(10) Rappelons que celle-ci
nest quune variante de la gaillarde Renaissance, quelle
na jamais été une danse de couple fermée,
et que sa mesure et son pas sétendent sur 6 temps (comme
toutes les gaillardes) avec un soupir au cinquième temps, le
tout dans un style très sauté et énergique. Rien
de commun avec la valse...
Malgré toutes les réserves énoncées ci-dessus,
ce bel ouvrage nous livre des informations essentielles à la
compréhension de notre danse traditionnelle, de surcroît
agrémentées de fort belles illustrations. Les parties
traitant de la danse de chez nous sont généralement bien
documentées et fort pertinentes. Cela peut donc constituer une
introduction intéressante à notre danse populaire, à
son évolution en terre dAmérique, et au contexte
social dans lequel elle évoluait. Il est cependant dommage que
les auteures aient voulu sengager dans le sentier fort périlleux
des origines lointaines de notre danse...
par Pierre Chartrand
Notes
1. La Danse traditionnelle dans lEst du Canada
: Quadrille et cotillon, VOYER Simonne, Coll. Ethnologie de lAmérique
française, PUL, Québec, 1986.
2. On revient sur cette idée insolite du branle médiéval
à la p.87 : Au Moyen Âge, les gens du peuple dansaient
surtout des branles et des rondes.... ainsi quà la
page 152 (Repères chronologiques) : Au Moyen-Âge, le
branle donne naissance, en Angleterre, à la country-dance...
3. À ce sujet consulter Dancing in the Inns of Court,
CUNNIGHAM James P., Jordan & Son Ltd, 1965. Également Practise
for Dauncinge. Some Almans and Pavan, England 1570-1650, PUGLIESE,
Patri & CASAZZA, Joseph, Cambridge Mass, 1980.
4. signifiant une colonne à nombre indéfini de couples
5. on y retrouve des «Rounds for as many as will» (progressifs
ou non), des «Rounds for eight, for six», des «Squares
for eight, for Four», des «Longways for six, for eight»,
des danses pour 2 hommes et quatre femmes, certaines sans formation
particulière, dautres relevant plus du mime ou du jeu.
6. Généralement en faisant descendre les couples impairs
et monter les couples pairs (ce quon appelle Contredanse à
4, puisque que la progression nécessite 4 danseurs).
7. Pour plus de détails sur nos contredanses consulter Du
set au cotillon (introduction à la danse traditionnelle québécoise
et à ses genres) CHARTRAND, Pierre, in Cahiers Mnémo,
vol.1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999. Également
disponible en haut de cette page.
8. IIIe Recueil de Dance de Bal pour lannée 1706. Recueillies
et mises à jour par Mr Feuillet, Mre de Dance, auteur de
la Chrorégraphie (texte en Avertissement).
9. Pour plus de détails sur le cotillon, consulter La Contredanse
et les renouvellements de la danse française, GUILCHER, Jean-Michel,
Mouton, Paris, 1969, pp.72-85 (Naissance et développement du
cotillon).
10. À ce sujet consulter la brillante réponse de Jean-Michel
Guilcher et de Yvon Guilcher à la publication du livre La
Valse, de Rémi Hess. Létude des Guilcher est
parue dans Lhistoire de la danse, parent pauvre de la recherche,
collection Isatis, Cahiers dethnomusicologie régionale
n°3, Conservatoire Occitan, 1994 (ISBN 2-9508474-0-4).
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