Acheter notre Vidéo ou notre Cd en ligne / Buy our Video or Cd online Coordonnées : Page d'Alexis Chartrand (violoneux et fils d'Anne-Marie et Pierre)
|
|
|
Pays |
1608-1679 |
1680-1699 |
1700-1729 |
1730-1765 |
dans l'ensemble |
|
FRANCE |
98,8 |
92,4 |
76,1 |
85,7 |
90,2 |
| - Bretagne |
2,5 |
6,0 |
5,8 |
6,4 |
4,8 |
| - Normandie |
22,5 |
8,9 |
3,9 |
9,7 |
13,6 |
| - Paris |
17,5 |
11,1 |
12,1 |
10,0 |
13,3 |
| - Loire |
8,4 |
5,6 |
5,4 |
5,2 |
6,5 |
| - Nord |
2,5 |
1,5 |
1,9 |
4,9 |
3,2 |
| - Est |
3,3 |
2,9 |
4,8 |
13,7 |
7,2 |
| - Poitou-Charentes |
29,1 |
28,1 |
19,8 |
11,0 |
21,3 |
| - Centre |
2,0 |
5,6 |
3,1 |
3,9 |
3,3 |
| - Sud |
3,4 |
13,0 |
10,9 |
20,4 |
11,6 |
| - Indéterminée |
7,7 |
9,7 |
8,3 |
0,3 |
5,4 |
| ACADIE |
0,1 |
2,2 |
5,8 |
6,5 |
3,4 |
| PAYS D'EN HAUT |
- |
0,2 |
5,9 |
0,5 |
1,1 |
| COLONIES ANGLAISES |
- |
2,0 |
5,2 |
0,3 |
1,1 |
| EUROPE (sauf France) |
0,8 |
2,7 |
4,6 |
5,3 |
3,1 |
| AMÉRINDIENS* |
0,3 |
0,5 |
2,1 |
1,0 |
0,9 |
| AUTRES |
- |
- |
0,3 |
0,7 |
0,3 |
|
TOTAL |
100 |
100 |
100 |
100 |
100 |
| en nombre absolu |
3808 |
1205 |
1437 |
3496 |
9946 |
Le Choc des danses
Ce qui advint au langage des immigrants est sans doute comparable à ce qui se produisit pour divers autres traits culturels. Il est effectivement peu probable que des formes très régionales de danses aient pu survivre dans cette société au terreau si peu homogène. Celle-ci accueillait d'autant plus facilement les nouveautés parisiennes que les anciennes danses régionales ne rencontraient pas une communauté assez large pouvant les pratiquer. Si la danse est généralement reconnue comme le miroir fidèle de la société qui l'accueille, c'est qu'elle exige de celle-ci un accord parfait de ses membres autour d'une pratique dansée particulière. Ce n'est pas le cas, par exemple, de la littérature orale ou de la chanson qui peuvent plus facilement persister dans un milieu restreint (un individu, une famille...). Il y aurait donc eu un «choc des danses» parallèlement à celui des patois.Les sources concernant le bal sont peu nombreuses, surtout au XVIIe s. qui était très austère, surtout à Montréal. C'est du moins ce qu'exprime le baron de La Hontan à propos de son séjour à Montréal en 1685 : «pour ce qui est de la vie que je mène, elle n'est guère conforme ni à mon âge, ni à mon humeur. Le plus grand plaisir que j'ai eu cet hiver, ça été de chasser avec les Algonkins [...] J'ai passé en ville le reste de la mauvaise saison, et je l'ai passé le plus désagréablement du monde. Vous avez au moins en Europe les divertissements du Carnaval, mais c'est ici un carême perpétuel»(8). Québec avait cependant la réputation d'être une ville plus «joyeuse» que Montréal, contrôlé par les Sulpiciens... Il est aussi vrai que l'excédent de la population masculine n'encourage guère la fréquentation des bals. Ce n'est que vers la fin du siècle, grâce aux filles du Roy que l'équilibre s'établira. Le XVIIIe s.sera plus propice à la danse grâce à plusieurs facteurs : une population plus dense et mieux établie, un équilibre hommes/femmes raisonnable, une richesse matérielle permettant la pratique des arts...
Mais quelles sont ces danses modernes, à la mode parisienne, qui ont si facilement pris racines en sol d'Amérique? Incontestablement la contredanse, qui faisait fureur à partir du début XVIIIe s., et bien sûr le menuet qui était la danse à l'honneur depuis le dernier quart du XVIIe s. . Les relations de Madame de Bégon nous renseignent fort utilement à ce sujet. Ainsi, elle écrit le 20 janvier 1749 : «Dîner chez M. de Lantagnac. Y assistent M. Varin et de Noyan, sans oublier Deschambault "qui a porté de bons vins" [...] on y chante sauvage et on se prépare à aller au bal couler son menuet»(9). La même année, elle ajoutera : «Il est heureux, cher fils, pour tous ceux qui se livrent à la danse, qu'ils soient deux jours à se reposer, car je crois qu'ils en mourraient : ils sont partis ce matin du bal à 6 heures. Je ne doute point qu'une partie de tout cela ne fasse point de Pâques et surtout ceux qui iront à la comédie qui doit se jouer les 3 derniers jours gras. Toutes les dames et demoiselles de la ville étaient hier priées, jusqu'à M. du Vivier qui a dansé jusqu'à ce matin. De Muy me disait après dîner qu'il ne voulait plus que sa femme et sa fille y fussent et qu'il ne convenait point de passer les nuits à danser et dormir le jour, pendant que le saint sacrement est exposé»(10). Il ne semble pas avoir de distinction de classes lors ces bals. L'«Habitant» comme le seigneur y participent. Cela n'est que le reflet de la société somme toute aisée et égalitaire établie sur les rives du Saint-Laurent. S'il y a des bals il y a aussi des cours de danse. On sait qu'un certain Louis Renault enseigna la danse à Montréal, de 1737 à 1749 (11). En 1748, Mme de Bégon écrit : J'ai une nouvelle à te dire; c'est que Martel et sa femme apprennent à danser, [...] ce n'est pas tout, Landriève apprend aussi et pour s'accoutumer aux grandes façons, il donne un bal aujourd'hui [...] Ce bal se donne chez la Poudret où demeure Landriève» (12).
Le Menuet des canadiens, par Georges Hériot, 1807, Galerie Nationale du Canada. Bien que postérieure à la période qui nous préoccupe, cette peinture illustre bien le mélange des couches sociales lors du bal. On peut observer un «habitant» à gauche, près du violoniste, tandis que d'autres participants sont nettement des bourgeois.
De son côté, le manuscrit intitulé «Livre de contredanses avec les figures» trouvé au Séminaire de Trois-Rivières, nous décrit sommairement 61 contredanses. Datant approximativement du milieu du siècle, il nous confirme que la danse d'ici n'est guère différente de celle qu'on pratiquait alors en France. Précisons cependant que ces contredanses du XVIIIe s. dansées chez nous ont peu de liens avec celles qui sont encore pratiquées dans nos milieux traditionnels. Celles-ci sont essentiellement des contredanses d'origine irlandaise ou écossaise, de forme tardive (XIXe s.), sans le principe de progression à 2, à 4 ou à 6 propre aux contredanses anciennes, et ne se dansent point en nombre illimité de danseurs (13). Les contredanses pratiquées en Nouvelle-France sont par contre dans la lignée des Country dances britanniques importées en France, ainsi qu'aux États-Unis. Elles prendront le nom de Contradances chez nos voisins du Sud, et persisteront dans leur répertoire traditionnel.
Aucune de nos danses traditionnelles ne tire directement ses sources des danses pratiquées chez nous aux XVIIe et XVIIIe s. Notre tradition dansée nous vient essentiellement du XIXe s. C'est que la pratique dansée en Amérique française semble avoir subi deux chocs majeurs :
Ä le premier lors de l'immigration des colons français aux XVIIe et XVIIIe siècles, ne permettant pas, comme on vient de le voir, la survie des pratiques régionales françaises;
Ä le second se produira après la Conquête qui, par la force des choses, favorisera les emprunts aux traditions irlandaises et écossaises principalement, et de façon secondaire aux traditions britanniques et américaines.par Pierre Chartrand
Notes :
1. Né à Bordeaux en 1703, Intendant de la Nouvelle-France de 1748 à 1760, décédé à Neuchâtel (suisse) en 1778.
2. Veuve de Claude-Michel Bégon, gouverneur de Trois-Rivières. Elle s'installe à Montréal après le décès de son mari, en avril 1748. L'ensemble de sa correspondance est adressé à son gendre, qu'elle appelle «cher fils»...
3. Il n'y eu sans doute que très peu de danse théâtrale durant le siècle qui nous préoccupe (1650-1750), sauf, peut-être, dans quelques «intermèdes» présentés au XVIIe s. à Québec, ou autres pièces théâtrales au XVIIIe s.
4. CHARLEVOIX P.F.X. de, «Histoire et description générale de la Nouvelle-France, avec le Journal Historique d'un Voyage fait par ordre du Roi dans l'Amérique Septentrionale». 3 vols. Paris 1744.
5. BOUGAINVILLE, «Mémoire sur l'état de la Nouvelle-France», 1757, RAPQ, 1923-1924, p. 61
6. L.W. Marchand, éd., «Voyages de Pierre Kalm dans l'Amérique septentrionale», p. 6. Montréal, 1880.
7. Casgrain, H.-R., «Journal du Marquis de Montcalm durant ses campagnes au Canada de 1756 à 1759». Québec, 1895.
8. LA HONTAN, Louis-Armand DE LOM D'ARCE, baron de, «Un Outre-mer au XVIIe siècle : voyages au Canada du baron de La Hontan et de ses notes, par François de Nion», Paris, Plon, 1900, p. 102.
9. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935, p. 14
10. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935, p. 37
11. ANQM, Le Pailleur, 18 juin 1737. «Louis Renault dit Duval...»; Simmonet, 19 mai 1749. «Louis Renault dit Duval».
12. «Correspondance de Madame de Bégon», RAPQ, 1934-1935, p. 27
13. Pour plus de détails, consulter CHARTRAND Pierre, «Du set au cotillon... (introduction à la danse traditionnelle québécoise et à ses genres)», in «Les Cahiers Mnémo», vol. 1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999, 101 p.
Le quiproquo de la gigue au Québec
Au Québec et au Canada français, il est fréquent de chercher ou même d’expliquer l’origine de notre gigue par le biais principal de l’étymologie. Hors il s’avère périlleux de chercher les origines d’une forme de danse par des investigations étymologiques. Il est commun de voir des noms de danse appliqués à des genres qui n’ont entre eux aucune relation (ex. l’Allemande du XVIe avec celle du XVIIIe). Mais dans le cas de notre gigue cela est d’autant plus inaproprié puisque cette danse nous est venue de pays anglophones et que nous sommes les seul francophones à la pratiquer (et donc à lui avoir donné une appellation française). En fait, rechercher l’origine de notre gigue dans l’histoire de son nom revient un peu à rechercher l’origine de la dinde en Turquie ! (pour les anglophones bien sûr).
L’homonymie est donc une base fort fragile pour l’étude de l’histoire de la danse. Les fausses pistes sont légion dans le domaine : le passepied traditionnel breton (Basse Bretagne) viendrait-il du passepied du XVIe siècle, comme le suggère Thoinot Arbeau en parlant du « Triory ou Passepied de Bretagne » ? L’étude approfondie des 2 formes de danses, réalisée par J.M. Guilcher, dément toute parenté entre elles, tandis que c’est dans la gavotte traditionnelle bretonne qu’on retrouve la descendance du fameux Trihory ! Il en va de même pour notre Rigodon qui n’est aucunement apparenté au pas de Rigaudon, ou encore à son homonyme dauphinois.Si ce n’est pas dans la recherche étymologique que doivent porter nos efforts, c’est plutôt vers l’étude formelle de la danse en question. Aussi est-il nécessaire de rappeller certains faits historiques liés à l‘arrivée de la gigue chez nous.
Origine de la gigue au Québec
La danse que nous appelons gigue est arrivée chez nous avec la vague d’immigration irlandaise, ainsi qu’écossaise (dans une moindre mesure) qui eut lieu dans le second quart du XIXe s. Et il semble que nous l’ayons conservée dans une forme relativement similaire de celle de l’époque. Les gens des Îles britanniques nous font d’ailleurs souvent remarquer notre « vieux style » de gigue. Cette danse n’avait évidemment pas d’appellation française à son arrivée. Elle pouvait s’appeller stepdancing (Irlande), ou clogging (pour les Anglais) ou même trebling. D’où le nom de « steppeux » (de stepdance) fréquemment donné aux gigueurs d’ici. Cette « danse percussive » semble être relativement récente et daterait tout vraisemblablement du XIXe, du moins dans la forme que nous lui connaissons (avec le shuffle / treble / frotté , et son accompagnement rythmique fort précis) . L’appellation stepdancing n’est d’ailleurs pas réservée qu’à la danse dite percussive, mais également aux « danses de pas » écossaises ou françaises. Ici encore la prudence est de mise. Ce n’est évidemment pas en cherchant les origines étymologiques de stepdance, ou de clogging, que nous comprendrons les sources de cette danse. Et encore moins en regardant du côté du mot « gigue ». Il est par ailleurs fort intéressant de se poser la question de l’emploi du mot « gigue » pour cette forme de danse arrivée chez nous au milieu XIXe siècle. Encore faut-il mentionner que cette désignation n’est pas généralisée. On donnait encore récemment de titre de « steppeux » aux gigueurs d’aujourd’hui et Louis Boudreault mentionnait bien, dans les années ’70, que le violoneux était appelé « gigueux » tandis que le danseur s’appelait généralement le « steppeux » . Il est clair que le nom de « steppeux » provient de stepdance, appellation commune pour la gigue au Canada anglais. Mais pourquoi avons-nous remplacé ce mot par « gigue »?Le mot gigue en français
Dans la langue française, le mot gigue désigne depuis longtemps une danse vive, gaie, endiablée... ainsi que par extension les jambes ou les cuisses, qui nous permettent de « gigoter ». On dira d’une personne qu’elle a de grandes gigues, et on se régalera d’une gigue de veau.
Ainsi, le Dictionnaire de L'Académie française (première édition, 1694), donne comme définition de giguer : « Giguer. v. n. Sauter, danser, gambader. Elle ne fait que giguer. » Dans la cinquième édition du même dictionnaire (1798), on donne :« GIGUE. s. f. Grande fille dégingandée, qui ne fait que sautiller, que gambader. C'est une grande gigue. » Ce sens de danse vive, débridée perdurera jusqu’au XIXe (moment de l’immigration irlandaise). On n’a qu’à consulter certains auteurs de l’époque pour s’en apercevoir.
Lorsque Verlaine (1844 - 1896) publie son poème Dansons la gigue en 1874, il ne fait évidemment pas référence au stepdancing irlandais :
Dansons la gigue!
J’aimais surtout ses jolis yeux
Plus clairs que l’étoile des cieux,
J’aimais ses yeux malicieux.
Dansons la gigue!
Elle avait des façons vraiment
De désoler un pauvre amant,
Que c’en était vraiment charmant!
Dansons la gigue!
Mais je trouve encore meilleur
Le baiser de sa bouche en fleur
Depuis qu’elle est morte à mon coeur.
Dansons la gigue!
Je me souviens, je me souviens
Des heures et des entretiens,
Et c’est le meilleur de mes biens.
Dansons la gigue!
Le Dictionnaire du CNRS donne comme définition de « gigue » : Giguer, verbe intrans., vieilli et rare. Courir, gambader, danser. Le chevalier dansait sur la pelouse, son épée appuyée contre l'épaule (...) « Merci! nécromant », cria-t-il bientôt, hors d'haleine. Et il giguait toujours (BERTRAND, Gaspard, 1841, p. 216).
ou encore :
La gigue de. La gesticulation, le trémoussement de. La Madone (...) se mit à exécuter ce qu'il faut bien appeler la gigue des fesses (MONTHERLAND, La petite infante de Castille, 1929, p. 663). Le même dictionnaire poursuit ainsi : Étymologie et Histoire 1650 […] Nous disons aussi gigue d'une pièce de lut qui est gaye; 1658 […] Emprunt. à l'anglais jig « air d'une danse vive, danse vive » attesté depuis le XVIe s.Michelet, lors de son voyage en Irlande, note dans son journal de 1834 : « … les gigues irlandaises, la danse nationale. C’est un trépignement des pieds et des mains, comme de nos Savoyards; les deux danseurs sont en face sur une petite planche. Danse rapide, tournante, tourbillonnante. Le premier épuisé se retire, un autre succède. »
Michelet utilise donc également le mot gigue pour traduire« stepdancing ». Cela est d’autant plus intéressant que son Journal est tout à fait contemporain à l’arrivée de la «gigue» chez nous.
L’utilisation dans la France du XIXe des mots « giguer » et « gigue » dans le sens de danse vive, quelque peu folâtre, parfois gaie, d’autres fois désordonnée, est donc bien attestée. Il n’y a pas de motif raisonnable pour penser qu’il n’en fut pas de même de ce côté-ci de l’Atlantique, et qu’il alla de soit, à un moment ou à un autre, de prendre le mot gigue comme synomyme de « stepdance ».
La gigue comme forme musicale
L’autre quiproquo relatif à notre gigue concerne sa forme musicale. Au Québec, en Acadie, au Manitoba francophone, on gigue principalement sur des rythmes binaires. Il s’agit donc de mesures dont la division du temps se compte par 2 ou par 4. Les rythmes les plus utilisés sont le 2/4 (reel) ou 3/2 (Grande gigue simple, Gigue de la Rivière-Rouge, Brandy…). Mais comme depuis le XVIIIe siècle les mots «gigue» et «jigs» sont féquemment (mais pas toujours) associés à une mesure ternaire (généralement le 6/8), l’étranger ou le néophyte croira souvent que notre gigue se fait sur des rythmes ternaires. Ce qui n’est pas tout à fait faux, puisqu’on gigue parfois en 6/8 dans la vallée de l’Outaouais, ainsi que dans des danses de figures en Nouvelle-Écosse. Il demeure que ces rythmes ternaires sont du domaine de l’exception dans notre gigue.
Cette association entre «gigue» ou «jig» et les rythmes ternaires est donc relativement récente et non-exclusive. Les Jigs du théâtre élizabéthain étaient des entractes humoristiques, avec chansons, danses et mime, et n’avaient rien à voir avec les rythmes ternaires. La danse intitulée Kemp’s Jig (d’après le fameux acteur), publiée par John Playford dans son English Dancing Master (1651), est bel et bien en binaire, de même que toutes les autres Jigs du même volume . La tradition des Morris dances anglaises retiendra cette appellation pour ses danses vives et sautées, tel Fool’s Jig par exemple, toujours en binaire. De l’autre côté de La Manche, à la même époque, le mot gigue est également associé à la musique et à la danse. Une affiche parue en 1681 à Paris annonce :
LA TROUPE DE TOUS LES PLAISIRS
APRES tant de remises est enfin en état de vous donner presentement pendant le cours de la Foire S. Germain LASNE de LUCIEN ou le VOYAGEUR RIDICULE, Comedie nouvelle, ornée de quantité de changemens de Theatre et Machines surprenantes; et pour luy donner ses derniers charmes, le Sr LANGUICHER seul danseur de corde des ROYS de France et d'Angleterre, se promet d'y méler des saults aussi perilleux que de postures extraordinaires, avec une Gigue digne d'attirer l'admiration de tout Paris; sans oublier l'incomparable petit GILLES, qui tient le premier rolle dans la piece. L'on commencera à trois heures et demye précises, et l'on ne prendra que sept sols au Parterre, quinze sols à l'Amphitheatre et dans les Galleries, et trente sols aux Loges.
C'est à la Foire Saint Germain dans le grand Ieu de Paulme du Dauphin, ruës des Quatre-vents, et des Boucheries : Les billets se distribuent à la Porte.Encore là, la gigue est associée à une numéro d’adresse exceptionnelle, exécutée par le « seul danseur de corde des ROYS de France et d'Angleterre ». En ce qui regarde le rythme de la gigue, le texte de l’Encyclopédie est fort éclairant. Après avoir expliqué que la gigue est ordinairement en 6/8, on conclut l’article ainsi « Au reste, pour en revenir à la gigue, comme elle se bat à deux tems, les François & les Italiens l'ont quelquefois marquée d'un 2 au lieu d'un 6/8, en y conservant d'ailleurs la maniere de noter que nous avons dite. »
C’est ce qu’on peut d’ailleurs observer dans la partition du « Concert pour quatre parties de viole » de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), dans laquelle il note une « gigue francoise » en binaire, qui est précédée d’une « gigue angloise » en ternaire. Ce qui semble bien indiquer que gigue et 6/8 n’était alors pas encore étroitement associés comme ce sera le cas au XVIIIe s.
Conclusion
Au Québec, une gigue, du point de vue musical, est uniquement un air servant à giguer. Généralement en 2/4, il peut également être en 3/2 (Grande gigue simple par ex.). Du point de vue de la danse, il s’agit toujours d’une « danse de pas » assez vive, à l’aspect percussif et rythmique évident. Cette danse, arrivée avec les immigrants des Îles Britanniques au XIXe siècle, s’appellait le plus souvent stepdancing, nom qu’elle gardera au Canada anglais tandis que les francophones la nommeront « gigue », tout en appellant parfois le danseur « steppeux ». Tout semble indiquer que ce type de danse, avec la technique qui lui est propre, a pris forme au XIXe s. Ce n’est donc pas dans l’étymologie du mot gigue depuis le XVIe qu’on trouvera la source de cette danse, mais bien dans le développement des danses de pas depuis le XVIIIe s. Mais cela est une autre histoire…
Histoires de bal. Vivre, représenter, recréer le bal.
Collectif, Histoires de bal : vivre, représenter, recréer le bal, Cité de la musique, Paris 1998, 246 p. ISBN : 2-906460-69-9--> Article paru dans le Bulletin Mnémo, décembre 1999
La Cité de la musique, à Paris, a publié (en 1998) un ouvrage qui devrait faire date dans le milieu de la danse. Composé de 17 textes traitant du bal sous tous ses aspects, ce livre fait appel à des auteurs reconnus dans chacun de leur domaine (l'ethnologie, l'histoire de la danse, la sociologie de la culture, etc.).
L'ouvrage comporte trois parties :
1) Vivre le bal : dans laquelle on aborde de manière chronologique le développement du bal, de la Renaissance au tango et à la salsa ;
2) Représenter le bal : où on s'intéresse à la place du bal dans le conte populaire, dans le roman, dans le ballet au XIXe siècle, ainsi qu'au cinéma ;
3) Recréer le bal : dans laquelle on se pose la question de la survivance, ou du renouveau, du bal aujourd'hui.
Le défi est large, ambitieux, et fort bien relevé. Car aborder la question du bal c'est se pencher sur la pratique de la danse populaire, mais aussi noble ou bourgeoise, dans son sens large, c'est-à-dire toute danse qui n'a pas pour finalité la représentation théâtrale. On touche ainsi simultanément à l'histoire, à l'anthropologie et à la sociologie. Et on s'aperçoit que le bal est un indicatif impressionnant de la société qui l'accueille. On aura des bals formels dans une société fortement hiérarchisée, de grands bals publics et payants pour la nouvelle société bourgeoise du XVIIIe s., et pas de bals proprement dits pour la société traditionnelle qui intègre si bien la danse à la vie quotidienne de la communauté.
La première partie, qui représente la moitié du volume, nous trace de façon détaillée l'évolution du bal durant les quatre derniers siècles. Yves Guilcher nous dépeint dans le détail la place de la danse dans la société du XVIe siècle, et nous donne par la même occasion une idée de la genèse du bal qui apparaît à cette époque. Naïk Raviart poursuit en scrutant les développements du bal de la fin du règne de Louis XIV à la Révolution française. On y voit entre autres le passage du bal de cérémonie à la cour de Versailles, au bal de contredanses, puis au Bal de l'Opéra. Parlant de la fin du bal de cour (et de sa Belle danse), qui cède sa place à la nouvelle contredanse, elle dira :
" En fait le bal a anticipé le bouleversement des temps, et en le préfigurant il n'est sans doute pas exagéré de dire qu'à sa façon, par des voies subtiles et de manière impondérable et inanalysable, il y a contribué. En tout cas, il y a peu à peu adéquation de la structure sociale à celle qui était déjà à l'oeuvre dans la danse. L'homme de qualité l'a cédé à l'homme de bonne compagnie " (p.44).
François Gasnault nous offre quant à lui un survol du bal parisien entre 1800 et 1870. Il s'agit en fait d'un condensé très bien fait de son livre " Guinguettes et lorettes. Bals publics à Paris au XIXe siècle "1. Gasnault, qui est tout d'abord archiviste, nous parle du contexte social, politique et économique des bals qui faisaient fureur dans la capitale française au XIXe, du contrôle policier qui s'y exerçait, de la place des journaux et des propriétaires de salles (les fameuses Guinguettes) dans la promotion des nouvelles " danses tournantes " telles la polka ou la mazurka.
Le texte d'Olivier Ihl s'attarde au bal républicain, et nous montre comment le bal de la fin du siècle eut à subir une certaine forme de rigorisme religieux ainsi qu'un important contrôle politique (souvent municipal). La question de la danse traditionnelle est traitée par Yves Guilcher2. Comme il le dit si bien, à une ou deux exceptions près :
" ... la danse de pratique commune et de fonction récréative n'a pas eu le bal pour cadre dans les milieux traditionnels français. Son cadre c'est la vie " (p.89). En fait le bal serait plutôt le fossoyeur de la danse traditionnelle, aidé, entre autres, par le vélo qui permit à toute une jeunesse de se rendre au bourg, pour découvrir la salle de bal, la modernité et ses modes. " (p.92). Ce qui ne signifie pas que la pratique actuelle de la danse traditionnelle n'ait pas de sens, loin de là. Elle répond toujours à un besoin collectif évident, et possède des qualités esthétiques indéniables : " ...des danses qui ont acquis un remarquable profil d'équilibre [...] au point que la danse ici semble n'être pas autre chose que de la musique incarnée et rendue visible par les corps qui l'intériorisent. La danse est le corps dont la musique est l'âme. " (p. 224).
Les deux derniers articles de cette première partie traitent de l'avènement des danses " jazz " et latino-américaines. Cela va du cake-walk noir américain au tango argentin, en passant par le fox-trot, le charleston et le rock'n roll. Ces deux derniers textes sont cependant plus anecdotiques que les précédents. On nous y dépeint une genèse rapide de chaque danse sans trop s'attarder sur les conditions prévalant à leur diffusion et à leur succès international.
La deuxième partie " Représenter le bal " nous montre l'importante place symbolique que tient le bal dans divers arts, dont le conte, le roman, le ballet et le cinéma. Dans le conte de Cendrillon, le bal est le lieu de la métamorphose. Dans le cinéma, il est souvent celui de la féerie. " Et si la question de la lumière, comme force autonome, comme germe, inspire le cinéma, celui-ci pour l'aborder s'appuya en partie sur des scènes de bal, sur les lumières du bal, sur leur dispositif dangereusement féerique. Le cinéma ne filma pas les dancings ni des salles de bals. Il partit de ces réalités-là pour en extraire de nouvelles figures de lumière " (Bernard Rémy, p.179).
La troisième et dernière partie nous montre que la pratique contemporaine de la danse n'est pas, et loin de là, uniquement celle de la scène. Il faut cependant se rappeler que tous les chiffres et exemples donnés concernent la France, et qu'une transposition automatique au Québec pourrait nous mener sur de fausses pistes. Là encore, l'éventail des textes couvre aussi bien le bal folk revivaliste que le bal de tango argentin, ou la fête techno ou " rave ". Jean-Michel Guy démontre, par une étude statistique réalisée par le ministère de la culture français, que le bal (toutes formes confondues) demeure toujours une des principales pratiques culturelles des français. Ce qui ne veut cependant pas dire qu'elle soit reconnue comme telle :
" Les medias de masse malaxent les masses mais ne les aiment guère : relayant une vulgate sociologique mal fondée, ils participent à la construction d'une vision " individualiste " et " post-moderne " du monde, qui veut la vie plus rapide qu'elle ne va, la société plus fragmentée qu'elle ne l'est, le passé plus ringuard que jamais. " (p. 209).
L'ensemble des auteurs s'accorde à dire la place importante qu'a pu tenir le bal à différentes époques, et cela jusqu'à aujourd'hui. On remarque par contre des niveaux d'analyse différents d'un texte à l'autre. Les formes anciennes, traditionnelles et revivalistes du bal sont sociologiquement mieux traitées, plus profondément analysées, que ne le sont les formes actuelles du bal moderne. Par exemple, on n'y trouve pas d'analyse sérieuse de la pratique, pourtant fort populaire, de la danse latino-américaine. Comme si l'ethnologie et l'histoire avaient mieux fouillé la question du bal que la sociologie moderne ou l'anthropologie culturelle ne l'auraient fait.
Il n'en reste pas moins que cet ouvrage est essentiel à qui veut comprendre la place de la danse en Occident, et particulièrement en France, depuis quatre siècles. On ne peut d'ailleurs manquer d'observer que l'ascension du bal correspond aussi à celle de la danse théâtrale, donc à la scission de la danse vécue d'avec la danse représentée. Le bal est, pour cette fin de siècle plongée dans le virtuel, un rappel au corps, sinon une :
" Rupture dans le cours régulier du temps, rupture spatiale, le plus souvent, rupture quant aux codes et aux formes de la relation puisque c'est essentiellement sur un mode corporel que la communication s'établit, rupture enfin à l'égard du réseau des relations dans lequel chacun se trouve pris. " (Anne Nardin, p.125).par Pierre Chartrand
Notes
1. GASNAULT (François), Guinguettes et lorettes. Bals publics à Paris au XIXe siècle, Paris, Aubier (collection historique), 1986. ISBN : 2-7007-2206-X
2 voir également GUILCHER (Yves) La danse traditionnelle en France. D'une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste, FAMDT Éditions, Parthenay, 1998. Nous avons traité de cet ouvrage dans notre dernier numéro (septembre 1999).
Le domaine du rigodon : une province originale de la danse.
Jean-Michel Guilcher, Grenoble, 1984--> Article paru dans le Bulletin Mnémo, avril 1997
Ceux et celles désirant plus d'informations sur le rigodon dont il est mention dans l'article précédent (Le violon traditionnel en France, enregistrement historiques 1939-1977, par Éric Favreau) pourront se référer à l'excellente étude de M. Jean-Michel Guilcher Le domaine du rigodon : une province originale de la danse (65 pages) parue dans la revue Le monde alpin et rhodanien (numéro spécial : Chants et danses de tradition, 232 pages) premier-deuxième trimestre 1984, publiée par le Musée Dauphinois, 30, rue Maurice-Gignoux, 38031 Grenoble (France). Tél. : 4 76 87 66 77
L'intérêt de cette étude est d'autant plus importante pour nous qui sommes habitués à désigner de "rigodon " tous genres de danses traditionnelles, qu'il s'agisse de sets, de quadrilles, de reels... Ce qui, notons-le, n'est pas propre qu'au Québec. Ainsi M. Guilcher note-t-il (p.66 de son article) :
"Nous ne savons rien non plus d'un apport possible de rigodons parisiens (et dans ce cas lesquels ?) aux folklores d'autres régions de France. Le mot se rencontre incidemment chez quelques folkloristes, toujours sans précisions sur la nature des airs et des mouvements, sans même qu'on puisse être sûr que l'auteur a eu en vue une danse particulière et bien définie ".
"Un rigodon en 1900, environs de La Mure."
D'après THIERSOT, "Chansons populaires recueillies
dans les Alpes françaises". p.514Propos qu'il illustre par quelques exemples :
"Ainsi Jules LECOEUR, Esquisses du bocage normand, 1883-87, I, p.316 (À la noce, au point du jour, "le rigodon s'est alourdi ") ; DE LA BONNEFON, Pierre Valdey ou le bon fils, Limoges et Bellac, 1865 (En Rouergue, dans la région de Saint-Rome-de-Tarn : "on préluda par un rigodon des plus animés à l'élection du Cap de Jouven "). Ch. BIGARNE (Locutions et patois du pays de Beaune, Beaune, 1891, p.237) fait état de rigodons dans le Nord de la France, WESTPHALEN (Petit dictionnaire des traditions populaires messines, Metz, 1934, p.173) en Lorraine. Arthur ROSSAT (La chanson populaire dans la Suisse romande, I, p.38, avec renvoi à ses Chants pâtois jurassiens, Arch. IV, p.136) fait aussi allusion à des rigodons (peut-être rattachables, ceux-là, à notre zone rhodanienne ?). Yves Defrance m'apprend que dans les Côtes-du-Nord gallèses "danser le rigodon " a le sens de "s'amuser à danser ". Littré déjà signalait que le mot peut désigner, "extension, tout air propre à une danse vive".
L'utilisation du mot rigodon dans un sens très général, s'appliquant à divers types de danse, est donc commun à la France et au Québec, bien que, rappelons-le, le rigodon ne fut probablement jamais dansé chez nous.
par Pierre Chartrand
La danse traditionnelle en France par Y. Guilcher : Une synthèse remarquable
--> Article paru dans le Bulletin Mnémo, septembre 1999
Yves Guilcher nous présente ici une synthèse étonnante, bien documentée et d'une plume agréable, sûre, parfois cinglante, sans langue de bois. Il est en cela le digne représentant de la famille Guilcher, dont le père Jean-Michel Guilcher demeure une des figures emblématiques de la recherche en danse en France, sinon en Occident.
Yves Guilcher est bien connu dans le milieu de la danse traditionnelle, en France ainsi qu'à l'étranger, pour son enseignement, ses productions (comme chanteur ou musicien), ses recherches ou ses conférences. L'essai qu'il nous offre est en fait une compilation fort concentrée de plusieurs décennies de recherches et de réflexions, entreprises surtout par son père :
"En ce qui me concerne, ma compétence est avant tout celle de mes parents. Il est clair que J.-M. Guilcher aurait été le seul qualifié pour rédiger un tel ouvrage et que je ne suis ici qu'un vulgarisateur de ses travaux" (p.10).
La vulgarisation reste un art essentiel à la diffusion de la connaissance, et Y. Guilcher la maîtrise parfaitement. Ce livre s'adresse donc à tous et chacun, particulièrement à ceux qui pratiquent la danse traditionnelle (ou dite comme telle), et non pas uniquement aux universitaires.
Il commence par mettre nez à nez les différentes théories cherchant à rendre compte de l'évolution (quand ce n'est pas carrément de la naissance) de la danse traditionnelle. Il s'agit toujours de spéculations "expliquant" pourquoi telle danse est sautée (relief montagneux, climat nordique dont il faut bien se défendre, ou un costume léger qui laisse libre cours à nos fantaisies...) et que telle autre est glissée, parfois pour les mêmes raisons... D'autres suggèrent que le génie d'un peuple ne pouvait aboutir qu'à telle forme de danse, qui a évidemment un contenu symbolique (magique, cosmi-que, sexuel, etc.) inconnu des danseurs mais que le chercheur perçoit très bien.
L'auteur mentionne que ces différentes démarches ont toutes la même tournure d'esprit : "elles préfèrent ré-fléchir plutôt qu'observer" (p.19). Ce contre quoi s'est constamment opposé Jean-Michel Guilcher (le père de l'auteur), considéré comme le chef de file de l'enquête de terrain en France (relative à la danse), et qu'à ce titre, il sillonna des milliers de communes préalablement à la rédaction de ses différents ouvrages.
Y. Guilcher nous présente donc l'enquête de terrain comme le seul véritable moyen de connaître la danse traditionnelle, lorsque celle-là est suivie d'une critique sérieuse des faits recueillis et accompagnée d'une connaissance historique et géographique approfondie du milieu enquêté. Ce qui ne signifie pas que l'enquête ne présente pas de pièges, loin de là, dont le moindre n'est pas la mémoire subjective de l'informateur. D'où l'importance du nombre d'informateurs, et des recoupements. Car "Moins on a d'informateurs, plus on a de danses" (p. 21). Cette entrée en matière portant sur les modes d'accès à la connaissance de la danse traditionnelle montre bien l'extrême rigueur de la démarche de l'auteur, qui conclut :
"... les spéculations des théoriciens et des folkloristes philosophiques nous avaient fait croire qu'il était facile d'expliquer ; les constats que multiplie une recherche rigoureuse nous montrent combien il est difficile de comprendre".
Un peu plus loin l'auteur aborde l'évolution des répertoires traditionnels, contredisant l'idée d'une tradition immuable, identique à elle-même depuis la nuit des temps. L'histoire de la danse ayant subi plusieurs "révolutions" depuis des siècles, on nous présente l'essentiel de l'évolution des dispositifs spatiaux : de la ronde à la chaîne ouverte, puis à la danse de figures, chaque forme caractérisant un nouveau type de sociabilité, et une nouvelle relation à la musique (ou au chant). Le sens général de l'évolution allant du plus communautaire au moins communautaire. Il y a donc une relation certaine entre chaque type de danse et la société dans laquelle elle s'insère, bien que "cette coïncidence n'autorise pas... à postuler un rapport mécanique entre une forme de danse et un type de société". (p.87).
Traitant de l'évolution des répertoires traditionnels, l'auteur se devait d'aborder la délicate question de l'emprunt. D'aucuns sont convaincus que l'ensemble des répertoires traditionnels provient exclusivement de la classe dominante, tandis que d'autres nous démontrent sans faillir que celle-ci n'a jamais rien créé, et qu'elle doit tout au "peuple". Finalement certains coupent la poire en deux et proposent de fréquents va-et-vient entre le milieu populaire et la classe dominante. Encore ici, nous avons affaire à des théories principalement spéculatives qui ne présentent pas de faits étayant leur thèse. L'enquête et les sources anciennes nous conduisent plutôt à considérer trois principes (dans le cas de la France du moins) :
Cela revient donc à exiger une connaissance approfondie de l'histoire régionale du milieu étudié, d'une conscience claire de ce qu'est l'ancien milieu rural, et cela selon différentes époques. Ce que possède l'auteur lorsqu'il présente l'évolution du milieu paysan français au cours du XIXe siècle, et jusqu'à la fin de la Première Guerre, moment où il situe la fin des milieux traditionnels (entre 1880-1914). Sont en cause bien sûr le développement des réseaux routiers, puis l'avènement du chemin de fer et l'imposition du temps réglé qu'il entraîne, l'agriculture spécialisée et industrielle encouragée par les transports, etc. Et il souligne que le déclin de cette société traditionnelle va de pair avec le nouvel intérêt qu'on lui porte :
"...tant que la culture populaire a été une réalité vécue et vivante, on ne s'y est pas intéressé. L'intérêt est venu de ce qu'on la voyait menacée, et à terme condamnée. On a été jusqu'à dire que le mort était d'autant plus beau qu'il était plus mort, et que l'assassin est toujours au premier rang des pleureuses... Tout cela revient à dire que l'amour pour la culture traditionnelle serait nécessairement entaché d'exotisme" (p.161).
L'essai se clôt sur une présentation du mouvement revivalisme en France, de son idéologie et de ses motivations. Cela va des bals clandestins sous l'Occupation allemande (1941-1942) au mouvement "folk" des années soixante-dix, en passant par les groupes folkloriques, l'impact de Miss Alick-Maud Pledge sur le revivalisme "non spectaculaire" dans les années 30-40. Cette dernière partie est à mon avis essentielle à qui pratique la danse traditionnelle et se pose des questions quant à sa pratique, car on parle ici autant sinon plus de l'avenir que du passé. Il s'agit en fait d'un plaidoyer pour le revivalisme. Y. Guilcher est reconnu pour ses dénonciations parfois virulentes de théories fumeuses et d'idées reçues propres au mouvement revivaliste. On comprend ici que ces dénonciations visent le mal (l'ignorance) et non pas l'organisme (le mouvement revivalisme).
Il souligne qu'avec celui-ci nous sommes passés d'une culture commune (en milieu traditionnel paysan) à une pratique communautaire (en milieu urbain contemporain) : "Ce besoin n'est pas inactuel, passéiste ou nostalgique. Pas plus qu'il est passéiste d'aimer Bach, de faire de la voile ou de l'équitation, alors que nous avons Boulez, le Concorde et les autoroutes. Car les âges de l'expression sont devenus les formes de notre sensibilité" (p.210).
Il prône en fait une culture de qualité et voit dans la danse et la musique traditionnelles un moyen d'y accéder :
"Quant à la relation du mouvement à la danse, elle est aussi étroite et nécessaire que l'union de l'âme et du corps. Dans bien des cas, on peut dire sans grande exagération qu'une danse traditionnelle, c'est de la musique incarnée et rendue visible" (p.211).
Un lexique d'environ 45 pages explique certains termes utilisés dans l'ouvrage. Par exemple, le texte relatif à "Contredanse" tient sur 4 pages, c'est donc de petits articles fort denses qu'on nous donne là. Disons pour conclure que cette publication devrait faire partie des 4-5 livres essentiels de la bibliothèque idéale de toute personne s'intéressant de près ou de loin à la danse et à la musique traditionnelles. Rien de moins.
par Pierre Chartrand
"La danse traditionnelle en France. D'une ancienne civilisation paysanne à un loisir revivaliste". Guilcher (Yves), Collection Librairie de la danse, éd. FAMDT (en collaboration avec l'ADP), France, 1998 (150F), ISBN : 2-910432-17-3. Correspondance : FAMDT, La Falourdière, 79380 Saint-Jouin-de-Milly. Téléphone : (33) 5 49 80 82 52 / télécopieur : (33) 5 49 80 59 14, www.district-parthenay.fr/famdt.htm
La Danse traditionnelle québécoise, et sa musique daccompagnement.
(par Voyer S, et Tremblay G.)
--> Article paru dans le Bulletin Mnémo, printemps 2001
Vient de paraître La Danse traditionnelle québécoise, et sa musique daccompagnement, par Simonne Voyer et Gynette Tremblay, aux Éditions de lIQRC (Institut Québécois de Recherche sur la Culture). Il sagit dune édition de très bonne facture, largement illustrée, avec plusieurs planches en couleurs, cartes, photos anciennes et récentes.
Le livre comporte deux parties : la première sintitule Héritage et influence et la seconde Présence et survivance. En partie I on traite des origines de la danse en général, depuis le Moyen-Âge jusquau XXe siècle, en passant par la Nouvelle-France et le Régime Anglais. Présence et survivance expose les différents types de danses québécoises, avec les caractéristiques et les origines de chacune. Suivent un (trop) court chapitre sur Linterprétation musicale, et un autre sur Le temps et le lieu de la danse. Le sous-titre du livre (et sa musique daccompagnement) nest guère justifié par le contenu : on ny traite pas des différents genres propres à notre musique de danse (galope, reel, marches, clog, valse) et de leur relation avec les danses elle-mêmes. Lensemble des textes relatifs à la danse au Québec est fort intéressant, bien appuyé par des citations pertinentes. En cela nous retrouvons la qualité du travail auquel Mme Voyer nous a habitués avec sa Danse traditionnelle dans lEst du Canada : Quadrille et cotillon.(1)
Les informations relatives à la danse avant la Nouvelle-France (en France, en Angleterre, durant le Moyen-Âge) sont malheureusement beaucoup moins précises et souvent erronées. Ainsi la carole, la ronde et le branle nous y sont présentés comme «danses originelles» (p.14), suggérant que ces trois danses sont contemporaines lune de lautre. Dune part, la «ronde» nest pas une appellation connue au Moyen-Âge ; on parle de «carole» lorsque le cercle est fermé, et de «tresque» lorsquil est ouvert. Le fait que les auteures parlent de «carole... en forme de tresque (chaîne linéaire ou serpentine) ou de ronde (ouverte ou fermée)», (p. 14), génère la confusion. Celle-ci samplifie lorsquon ajoute le branle à ces «danses originelles» : le branle nest pas une danse médiévale comme la carole et la tresque (attestées au Moyen-Âge central et après), mais bien une danse de la Renaissance du XVIe siècle(2). Plus de trois siècles séparent donc le branle de la carole et de la tresque.
Lorsquon arrive en sol dAmérique (Au temps de la Nouvelle-France p.27) tout devient beaucoup plus crédible et précis. Quantité de citations nous décrivent de manière convaincant la pratique et la transmission de la danse du XVIIe au XXe siècle. Celle de Chateaubriand parlant dun maître à danser chez les Iroquois est tout à fait savoureuse (p.55)! La fin du premier chapitre portant sur les interdits du clergé catholique est aussi très bien documentée.
Le deuxième chapitre est beaucoup plus convaincant et étoffé. On y trouve un tableau très intéressant des Danses enseignées au Québec dans la première moitié du XIXe siècle, relevant les noms de ces journaux, les années de parution, et le détail des annonces (p.78).
La présentation de chaque type de danse traditionnelle souffre cependant des mêmes lacunes observées au premier chapitre : plus on recule dans le temps et plus linformation est douteuse. En écrivant : La contredanse anglaise, connue en Angleterre dès le XVIe siècle sous le nom de country dance, est une danse gaie et légère, dans laquelle les couples se placent en vis-à-vis pour former une colonne. (p.81), les auteures assimilent erronément lensemble des Country dance dAngleterre aux Longways (danses en «colonne» ou sur 2 lignes se faisant face), qui nen sontquune des multiples facettes (voir tableau ci-joint). Aucune des Country Dance observées par la reine Elizabeth à la fin XVIe siècle ne sont des Longways (3). Lorsque John Playford publie son English Dancing Master en 1651, le Longway «as many as will» (à nombre indéfini de couples)(4) nest encore quun genre (presque mineur) parmi les divers types de danses décrites, tous sous lappellation de Country Dance (5). Ce nest quà la fin du XVIIe siècle que le Longway éradiquera les autres genres pour demeurer le seul à sexporter sur le Continent. Lorsque les Français importeront la Country dance (fin XVIIe s.) elle sera devenue, depuis peu, synonyme de Longway.
Lautre erreur consiste à confondre le Longway «as many as will» (ou contredanse anglaise) avec nos contredanses québécoises. Les contredanses anglaises (telles quadoptées en France) mettaient en action un nombre indéfini de couples qui progressaient qui vers le haut, qui vers le bas de la danse(6). Les contredanses québécoises, telles que décrites à la page 80, font généralement descendre le premier couple directement au bas de la danse, tandis que tous les autres remontent dune place. De plus, elles ne comportent jamais un nombre indéfini de couples, mais sexécutent généralement à 4 couples, parfois à 8. Elles représentent en fait une forme tardive (XIXe siècle) de la contredanse britannique, qui nous serait venue dÉcosse et dIrlande.(7) Quant à la «descendance» des contredanses anglaises du type «as many as will», cest dans les fameuses Contradance de la Nouvelle-Angleterre (États-Unis) quon la rencontre.
Telle que présentée dans cet ouvrage, lhistoire de la naissance du cotillon laisse aussi perplexe : En 1705, Louis Pécour, danseur et compositeur des ballets de lOpéra, en collaboration avec Feuillet, publient des chorégraphies de nouvelles danses cotillons ou danses à quatre (p.85-86). Dune part le Cotillon nest nullement une création de Pécour. Il sagit en fait dune danse déjà à la mode que Feuillet se sent tenu de publier pour les raisons suivantes : Le Cotillon, quoique danse ancienne, est aujourdhui si à la mode à la Cour, que jai cru ne pouvoir me dispenser de la joindre à ce petit Recüeil, cest une manière de branle à quatre que toute sorte de personnes peuvent danser sans même avoir appris(8). En fait, la danse en question portait le titre de Cotillon (puisque dansée sur lair de la chanson Ma commère quand je danse / mon cotillon va-t-il bien) et le sous-titre de Danse à quatre. Le Cotillon nest donc pas encore un genre de danse, et Feuillet ne publie donc pas une «nouvelle danse cotillon»... Ce nest que suite à son succès et à la publication du Cotillon Nouveau, du Cotillon de Suresne, puis du Cotillon des Fêtes de Thalie en 1714 (qui se dansent tous à huit) que le cotillon devient lentement un genre de danse typiquement français, qui prendra le nom de contredanse française pour la distinguer de la contredanse anglaise(9).
La section traitant des sets carrés est très instructive. Cest un vaste sujet sur lequel on na guère écrit. Linfluence du cotillon est évidente, celle des «rounds» progressifs est probable (surtout lorsquon pense aux sets à 6, 8 ou 12 couples de la Gatineau). Les auteures attribuent aux câlleurs un rôle qui semble un peu excessif, en le décrivant comme ayant toute liberté dans lagencement des figures (p.99). Un tel rôle nest pas attesté dans le milieu traditionnel, où la communauté répète toujours la même danse de veillée en veillée, le câlleur devant sen tenir à cette structure connue et acceptée de tous. Sur ce point on nobserve guère de différence dans le milieu «revivaliste», où sont généralement «câllées» des versions traditionnelles de danses collectées ici et là.
La section sur le reel survole de façon assez concise ce genre de danse. Lhypothèse avancée sur lintroduction du Brandy au Québec par lentremise des maîtres à danser, entre autres par Antoine Rod, demanderait évidemment plus de développement, tant il semble au moins aussi probable quil provienne de la tradition populaire des immigrants des Îles britanniques.
Le passage sur la gigue est plutôt succinct. Il y est dit à deux reprises quelle peut sexécuter sur des mesures en 6/8, 12/8 ou même 9/8 (forme inexistante au Québec), tandis que la mesure la plus populaire chez nous, le reel en 2/4, ny est nulle part mentionnée. On fait remonter son origine au règne dÉlisabeth (par une citation p.105, dont la source est inconnue), confondant, comme il est fréquent, le terme jig avec notre mot «gigue». Plusieurs types de danses britanniques portèrent le nom de jig. Le théâtre Élisabéthain comportait souvent, à la fin ou au milieu de la pièce, un «entracte» dansé et chanté par un «fou». Ce quon appelle généralement les Elizabethan Jigs. Lacteur William Kempt (de la troupe de Shakespeare) en a immortalisé le genre par sa fameuse randonnée dansée (voir aussi Kemps Jeeg dans J.Playford 1651). Les écrits et gravures de lépoque nous montre que ces danses se rapprochaient assez des morris dance que lon connaît aujourdhui. Chose certaine, il ne sagit nullement de danse de pas percussive appelée «gigue» chez nous, stepdancing chez les irlandais et clogging chez les anglais et américains .
Quant au chapitre des danses de salon, on y reprend la thèse à présent réfutée de «la volte, ancêtre de la valse XIXe siècle». On fait même remonter la valse au XIIe siècle, en Provence ! Il est maintenant généralement admis quelle dérive probablement du Ländler allemand ou autrichien, et il est surtout accepté quelle nest en aucun cas reliée à la volte.(10) Rappelons que celle-ci nest quune variante de la gaillarde Renaissance, quelle na jamais été une danse de couple fermée, et que sa mesure et son pas sétendent sur 6 temps (comme toutes les gaillardes) avec un soupir au cinquième temps, le tout dans un style très sauté et énergique. Rien de commun avec la valse...
Malgré toutes les réserves énoncées ci-dessus, ce bel ouvrage nous livre des informations essentielles à la compréhension de notre danse traditionnelle, de surcroît agrémentées de fort belles illustrations. Les parties traitant de la danse de chez nous sont généralement bien documentées et fort pertinentes. Cela peut donc constituer une introduction intéressante à notre danse populaire, à son évolution en terre dAmérique, et au contexte social dans lequel elle évoluait. Il est cependant dommage que les auteures aient voulu sengager dans le sentier fort périlleux des origines lointaines de notre danse...par Pierre Chartrand
Notes
1. La Danse traditionnelle dans lEst du Canada : Quadrille et cotillon, VOYER Simonne, Coll. Ethnologie de lAmérique française, PUL, Québec, 1986.
2. On revient sur cette idée insolite du branle médiéval à la p.87 : Au Moyen Âge, les gens du peuple dansaient surtout des branles et des rondes.... ainsi quà la page 152 (Repères chronologiques) : Au Moyen-Âge, le branle donne naissance, en Angleterre, à la country-dance...
3. À ce sujet consulter Dancing in the Inns of Court, CUNNIGHAM James P., Jordan & Son Ltd, 1965. Également Practise for Dauncinge. Some Almans and Pavan, England 1570-1650, PUGLIESE, Patri & CASAZZA, Joseph, Cambridge Mass, 1980.
4. signifiant une colonne à nombre indéfini de couples
5. on y retrouve des «Rounds for as many as will» (progressifs ou non), des «Rounds for eight, for six», des «Squares for eight, for Four», des «Longways for six, for eight», des danses pour 2 hommes et quatre femmes, certaines sans formation particulière, dautres relevant plus du mime ou du jeu.
6. Généralement en faisant descendre les couples impairs et monter les couples pairs (ce quon appelle Contredanse à 4, puisque que la progression nécessite 4 danseurs).
7. Pour plus de détails sur nos contredanses consulter Du set au cotillon (introduction à la danse traditionnelle québécoise et à ses genres) CHARTRAND, Pierre, in Cahiers Mnémo, vol.1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999. Également disponible en haut de cette page.
8. IIIe Recueil de Dance de Bal pour lannée 1706. Recueillies et mises à jour par Mr Feuillet, Mre de Dance, auteur de la Chrorégraphie (texte en Avertissement).
9. Pour plus de détails sur le cotillon, consulter La Contredanse et les renouvellements de la danse française, GUILCHER, Jean-Michel, Mouton, Paris, 1969, pp.72-85 (Naissance et développement du cotillon).
10. À ce sujet consulter la brillante réponse de Jean-Michel Guilcher et de Yvon Guilcher à la publication du livre La Valse, de Rémi Hess. Létude des Guilcher est parue dans Lhistoire de la danse, parent pauvre de la recherche, collection Isatis, Cahiers dethnomusicologie régionale n°3, Conservatoire Occitan, 1994 (ISBN 2-9508474-0-4).